1959

La Champagne invente « l’engagement »

1959 ouvre une ère nouvelle dans l’histoire de la Champagne avec la mise en place de la société d’intervention et  l’invention du concept d’engagement interprofessionnel. En s’engageant à acheter ou vendre un volume de raisins pour une période de 8 ans sur la base d’un mode de calcul du prix prédéfini, négociants et vignerons posent les bases d’un partenariat collectif destiné à favoriser l’expansion commerciale du champagne. Mais le pari était loin d’être gagné d’avance…

Après trois années de pénurie, le négoce a soif et les vignerons qui ont les moyens de stocker et de vinifier savent que les circonstances sont favorables à la spéculation. Depuis 1957, ceux qui vendent des vins clairs et des vins sur lattes font de belles affaires et arrivent à compenser par le prix le déficit de volumes à la vendange. Les livreurs de raisins se sentent lésés et se disent qu’ils feraient peut-être mieux de conserver leur récolte pour mieux la valoriser. Ce contexte est particulièrement peu propice au projet de réorganisation des rapports interprofessionnels porté par le SGV. En effet, ceux qui ont compris l’intérêt pour eux du raisin rare, pressentent que l’engagement durable de la majorité des récoltants pourrait, en favorisant l’approvisionnement des maisons à la vendange, rendre les marchés complémentaires un peu moins juteux. Et c’est une opposition virulente, extrêmement agressive et active, qui s’élève au sein du vignoble contre le projet de « société interprofessionnelle ».

Le retour des formulaires d’engagement est attendu pour la fin février et l’assemblée générale, prévue le 21 mars, devra trancher sur l’orientation à prendre : organisation collective ou « chacun pour soi » ? Les responsables syndicaux, appuyés par Jean Nollevalle leur délégué permanent, prennent leur bâton de pèlerin pour expliquer dans les sections locales et dans les assemblées régionales que le projet vise à « apporter à la masse des vignerons à la fois un prix raisonnable et la sécurité de vente ». Mais les opposants occupent aussi le terrain. Un article de La Champagne Viticole relate le ton des réunions syndicales de cette période : « Trop souvent, dès que le rapporteur avait fait son exposé, il était assailli d’une foule de critiques, la plupart du temps sur des points de détail. On ne cherchait pas à s’informer mais à démolir. Dans ces conditions, il est bien certain que l’auditoire, même quand il avait compris l’exposé, ne comprenait plus rien à la fin de la réunion. A cela s’ajoute le fait que n’importe quel bobard, une fois lancé, devenait parole d’évangile. Comment s’étonner que beaucoup aient été complètement déroutés ». Entre la parole syndicale et les attaques de ceux qui refusent le projet, les vendeurs de raisins ont du mal à se faire une idée claire. Ils tergiversent…

« Une obligation sérieuse et grave »

En mars, il y a foule à l’assemblée générale du SGV. Henri Macquart présente le bilan des engagements souscrits. Un bilan mitigé : sur 15 631 déclarants de récolte, 8 068 (soit 51,6 %) ont signé pour une part de leurs surfaces. Ensemble, ils ont engagé à la vente 3 950 hectares, soit 40,3 % de la récolte du vignoble. Plus de la moitié des vignerons ont donc suivi, mais Henri Macquart sait que le négoce (qui, de son côté, a signé massivement) estimera que la surface engagée est insuffisante pour mettre en place le dispositif. Il demande donc aux délégués des sections locales d’accorder aux indécis un report de délai au 15 mars. En effet, « placés devant la formule d’engagement qu’ils ont reçue, beaucoup hésitent et c’est compréhensible. L’affaire qui leur est proposée sort de l’ordinaire ». Il précise que si les délégués refusent le report, le conseil d’administration syndical démissionnera. Malgré les débats houleux, le vote (organisé à bulletin secret pour la circonstance) est favorable : 159 pour, 43 contre et 7 nuls.

Dans le cadre du banquet qui suit l’assemblée, Le président du négoce, Christian Hiedsieck, indique que les négociants ont signé massivement et pour des volumes supérieurs à leurs sorties : « Si nous n’avions pas voulu donner de garantie, nous aurions signé un engagement sur trois ans, le temps de reconstituer nos stocks. Mais en partant sur une durée de huit ans, nous prenons des risques, puisque sur cette durée la conjoncture peut se renverser. C’est une obligation sérieuse et grave pour nous et ce n’est pas sans hésitation que des commerçants peuvent accepter un contrat d’achat d’une aussi longue durée. C’est un pari réfléchi que nous devons faire en faveur de toute la Champagne ».

Le 20 mai, le conseil d’administration du SGV se réunit et constate que, ramenée à 100 % la surface engagée couvre 50 % de la superficie cultivée par les vignerons, avec 10 500 souscriptions. Dans ces conditions, il décide de proposer au négoce la création de la société. Il décide également de modifier les modalités d’élection des administrateurs syndicaux pour assurer une représentation équitable des engagés et des non engagés. Par exception, le renouvellement du conseil se fera dans le cadre des réunions régionales de vendanges et non au printemps. Le nombre d’administrateurs passe de 32 à 38 : la représentation des régions reste proportionnelle à la surface en vignes, mais trois groupes d’intérêt devront être représentés : le conseil comptera 14 engagés non coopérateurs, 14 engagés coopérateurs, 9 viticulteurs non engagés et 1 représentant des coopératives de champagnisation.

Garantie de prix

En juin, le négoce accepte la création de la société mais pose une condition : que le SGV accepte de revoir le régime des plantations de vignes. Un protocole d’accord est signé entre le syndicat des vignerons et l’union des syndicats du commerce : ils décident mettre en place, ensemble, le projet de réorganisation des rapports interprofessionnels. Ils constatent aussi que l’engagement du vignoble est insuffisant pour couvrir les besoins commerciaux de la Champagne et qu’il faut donc augmenter la production au vignoble. A cet effet, ils décident d’assouplir le régime des plantations et d’intensifier l’étude et la vulgarisation des méthodes techniques propres à accroître la production viticole en volume et en qualité. Henri Geoffroy est chargé par le conseil d’administration d’expliquer cette évolution des positions syndicales devant l’assemblée générale : « Nous ne pouvons pas oublier que les lois économiques font que le producteur est toujours victime de l’abondance dans un marché libre… La vigne n’est pas une culture annuelle et tant que nous n’aurons pas l’assurance absolue que les années excédentaires ne sous seront pas préjudiciables, nous nous opposerons à une augmentation inconsidérée des plantations. » Toutefois, le SGV reconnaît que la création de la société interprofessionnelle apporte un élément nouveau dans le débat. « L’engagement des négociants dépasse le chiffre de leurs sorties, attestant de leur volonté d’expansion. La garantie de prix est accordée aux vignerons et ceux qui se sont engagés ont l’assurance formelle de l’écoulement de la partie de leur récolte qu’ils veulent vendre. Dans cet esprit, nous devons admettre que le potentiel de production moyen de la champagne doit être amené à 200 000 pièces. »

Le Syndicat a finalement gagné son pari : la nouvelle organisation sera mise en place et cela dès la vendange. Elle sera matérialisée par une différenciation des bons d’achat du CIVC : des bons rouges pour les quantités engagées (bénéficiant d’une priorité de vente) et des bons blancs pour les volumes non engagés. Même si l’on sait d’avance qu’en 1959 tous les volumes trouveront acquéreur, cette mesure permet de faire visualiser aux vignerons l’instauration d’un traitement différencié des kilos mis en vente pour les 8 récoltes à venir.

Une de ces vendanges qui font date dans la vie d’un vigneron

Ayant pris la décision d’intégrer dans leur organisation collective des mesures destinées à lisser les aléas climatiques, les Champenois se voient enfin gratifiés d’une belle récolte. Il était temps ! Sans doute saint Vincent attendait-il qu’ils tirent des leçons de leurs difficultés.

En août, Emile Moreau, directeur de l’AVC, constate que la « montre est belle, sans être extraordinaire. La floraison s’est bien passée mais les vers de la grappe ont fait des dégâts. Néanmoins, les grappes sont très saines ». Il estime le potentiel à 215 000 pièces. Les administrateurs du SGV, plus optimistes, en prévoient 245 000.

Le prix est fixé à 245 F/kg (4,07 € d’aujourd’hui) plus une prime aux cépages nobles de 15 F/kg (0,25 €) et dans l’Aube une prime de 10 F/kg (0,17 €) pour les autres cépages champenois. Il est précisé que « ces conditions s’entendent pour des raisins sains, mûrs et marchands, c’est-à-dire épluchés et non oïdés ni grêlés. Toutefois, si pour des raisons d’ordre matériel et pour ces seules raisons, certains vignerons ne pourraient pas livrer des raisins épluchés, les livraisons en triés avec abattement de 10 % sur les prix et primes ne pourront être admises qu’après autorisation du CIVC donnée après enquête dans le cru considéré ». Les moûts devront peser un minimum d’alcool en puissance fixé à 10,5 % dans les crus classés à 100 %, 10 % dans les crus de 90 à 99 % et 9,5 % dans les autres crus. Les récoltants pourront, par mesure exceptionnelle, commercialiser leur récolte même au-delà de la limite de 7 500 kg/ha, au prix fixé pour le raisin AOC Champagne (c’est-à-dire que les VNC* récoltés au-dessus du rendement limite en AOC sont reclassés d’office).

Les premiers coups de sécateurs sont donnés dès le 8 septembre et, en octobre, La Champagne Viticole peut enfin faire un beau bilan de vendange : « Une de celles qui font date dans la vie d’un viticulteur ! Un temps splendide, des raisins d’une présentation parfaite, un degré alcoolique extraordinaire ». Toutefois, le négoce est désappointé. Il n’a pu acheter que 125 000 pièces alors qu’il aurait voulu en rentrer 190 à 195 000. Le vignoble, déçu par le prix, a conservé la quantité la plus importante jamais enregistrée depuis la guerre.

*VNC : Vins Natures de Champagne. C’est à l’époque le nom des volumes récoltés au-delà du rendement maximal en AOC.