Santé publique

L’éducation plutôt que l’interdiction

L’éducation plutôt que l’interdiction
Alors que le président de la République a appelé à faire la « révolution de la prévention » en matière de lutte contre l’alcoolisme, des signaux contradictoires sont envoyés par le ministère de la Santé… Véritable changement de paradigme ou simple effet d’annonce ?

Les inquiétudes quant aux intentions du ministère de la Santé sur le vin sont revenues fin juin. Les mesures d’encadrement envisagées par le gouvernement – augmentation irréaliste de la taille du logo femmes enceintes, augmentation de la fiscalité, nouvelles restrictions concernant la publicité pour l’alcool et remise en cause de l’existence d’une consommation modérée et responsable de vin – sont une source d’alarme pour la filière. Et ce, alors que Vin & Société – la structure qui représente la filière viticole sur les sujets vin et santé –  a élaboré au nom de la filière un plan de prévention contre les consommations excessives et les situations à risque, en coordination avec l’ensemble des filières de boissons alcoolisées.

La révolution de la prévention aux oubliettes ?

Krystel Lepresle.

« Les projets de mesures qui nous parviennent nous interpellent »,raconte Krystel Lepresle, déléguée générale de Vin & Société. « Nous avons élaboré unplan de prévention en réponse à la demande du président de la République lui-même. Il contient des propositions innovantes pour notre filière en matière de prévention. Et pourtant le ministère de la Santé nous propose à nouveau des mesures inacceptables… avec l’aval du ministère de l’Agriculture ! » Pire, le 29 juin, lors de l’examen au Sénat du projet de loi Egalim (équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole, issu des Etats généraux de l’alimentation), le ministre de l’Agriculture évoque l’idée d’un nouveau pictogramme « interdit aux – de 18 ans » sur les bouteilles d’alcool et de vin pour lutter contre la consommation d’alcool chez les mineurs. « Et tout cela sans concertation aucune ! », s’indigne Krystel Lepresle.« Nous avions déjà perçu avec leur proposition concernant le pictogramme femmes enceintes le peu de considération des ministères de la Santé et de l’Agriculture pour notre filière », complète-t-elle. Alors que la filière viticole s’est engagée par un plan de filière préparé dans le cadre des Etats généraux de l’alimentation à entamer des négociations pour imposer une taille minimale du pictogramme femmes enceintes, le ministère de la Santé propose un logo d’une taille minimale de 2 cm, apposé sur la face avant de la bouteille, sur fond blanc et barré en rouge. « Toutes ces provocations nous fatiguent », déclare Joël Forgeau, vigneron en Loire-Atlantique, secrétaire général adjoint de la CNAOC et président de Vin & Société. « Mais nous ne tomberons pas dans le piège. Le président de la République nous a demandé un plan de prévention. Nous souhaitons avant tout répondre à sa demande et montrer que nous sommes une filière responsable et engagée. Nous espérons que le gouvernement accueillera favorablement nos propositions. »

Privilégier l’éducation plutôt que l’interdiction

Face à ces provocations, Vin & Société a organisé une riposte positive. « Nous souhaitons prouver par l’exemple que l’interdiction ne fonctionne pas, contrairement à l’éducation à la consommation modérée de vin », précise la déléguée générale. Le 3 et 4 juillet, elle a donc invité la presse et les parlementaires lors de deux évènements sur le thème « Peut-on faire de la prévention valorisant la consommation modérée de vin ? » L’occasion de présenter des initiatives dont la France devrait s’inspirer : le programme Educ’alcool au Québec et la campagne « Quien sabe beber sabe vivir » (qui sait boire sait vivre)en Espagne. Au Québec, depuis 29 ans, Educ’alcool promeut la consommation responsable et modérée d’alcool en diffusant notamment des repères de consommation : 2 verres par jour pour les femmes et 10 verres maximum par semaine, 3 verres par jour pour les hommes et pas plus de 15 verres par semaine. « Des campagnes qui portent leurs fruits », selon Hubert Sacy, directeur général du programme. 80 % des Québécois connaissent désormais ces repères contre seulement 30% dans le Canada anglophone, le taux d’alcoolisme s’élève à 2,7 % au Québec (soit le plus faible du pays) et le nombre d’accidents de la route et la consommation des jeunes ont aussi fortement baissé.

Joël Forgeau.

En Espagne, l’ensemble de la filière viticole (FEV-CECRV) a cofinancé avec le ministère de l’Agriculture espagnol et l’Union Européenne une campagne de promotion de la consommation modérée et responsable de vin. « Pour consommer correctement le produit, vous devez le connaître, ne pas le cacher », explique Pau Roca, directeur de la Fédération espagnole du vin (FEV, négoce espagnol). Résultat : la campagne a clairement augmenté les connaissances sur la consommation de vin et notamment sur la consommation modérée et responsable. « Ces exemples montrent qu’une politique d’éducation à la consommation d’alcool et de vin est clairement plus efficace pour lutter contre les comportements à risques », assure Joël Forgeau. « Selon l’OMS, le taux d’alcoolo-dépendants est de 0,5 % en Italie et de 0,7 % en Espagne, deux pays qui ont mis en place depuis longtemps des programmes de prévention. Il est de 3 % en France, de 5 % en Suède et de 6 % en Grande-Bretagne, des pays qui appliquent une politique répressive en matière d’alcool »,complète-t-il. Des chiffres éloquents. Reste maintenant à convaincre les pouvoirs publics de suivre les exemples qui fonctionnent. D’ores et déjà, plusieurs parlementaires, convaincus par le plan de prévention de la filière, se sont mobilisés pour agir auprès du ministère de la Santé. Celui-ci a depuis rétropédalé sur sa proposition de pictogramme « femme enceinte » à 2 cm, en couleur et face avant, niant même contre toute évidence que cette proposition avait été faite, ainsi que sur le pictogramme « – de 18 ans », assurant qu’aucun projet de ce type n’était envisagé.

Les discussions devraient reprendre après les vendanges. « Quoiqu’il arrive, nous serons prêts. Prêt à soutenir une politique d’éducation à la consommation modérée mais aussi prêt à défendre la place du vin dans la société »,conclut le président de Vin & Société.

Le plan de prévention de la filière viticole

En janvier dernier, le président de la République Emmanuel Macron a invité les filières de boissons alcoolisées à proposer des mesures pour lutter contre les comportements à risques et participer ainsi à la « révolution de la prévention ». Pendant six mois, Vin & Société et l’ensemble des organisations représentatives de boissons alcoolisées a donc élaboré un « plan de prévention » qui rassemble 30  mesures pour lutter contre les comportements à risques et promouvoir la consommation responsable. « Nous proposons d’investir deux millions d’euros en quatre ans (2019-2022) pour répondre à deux enjeux : la protection des populations à risques (femmes enceintes, jeunes adultes et mineurs) et la responsabilité dans la consommation de vin », indique la déléguée générale de Vin & Société. Parmi les propositions du plan de prévention figurent notamment l’amélioration de la formation des professionnels pour faire mieux respecter l’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs, la mise en place d’alcobornes dans les fêtes viticoles d’ici à 2021, la mise en place d’une charte nationale avec les écoles, universités et associations étudiantes pour lutter contre le « binge drinking » ou encore la mise en place de formation sur la consommation responsable pour les futurs professionnels de la viticulture, de l’hôtellerie et de la restauration.