Ghislaine et Dosy Lecomte

En route pour l’Eldorado champenois

En route pour l’Eldorado champenois

L’Eldorado champenois en Cadillac modèle 1974. Dans la (bien nommée) parcelle des Beaufout. © Martin Pradier

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La saga des Lecomte

L’origine du champagne Lecomte remonte à 1859. Au XIXe siècle, mieux valait couper et vendre du bois que de cultiver la vigne et l’époque était celle des paysans multi-casquettes. Jérôme, l’arrière grand-père de Dosy était d’ailleurs plus bûcheron que viticulteur. L’avènement de son fils, Gaston, en 1904, est aussi celui du premier vigneron de la famille. Son mariage avec une fille de viticulteur du coin ouvre la perspective d’une culture exclusive de la vigne. En ce début de XXe siècle marqué par la révolte de 1911 et le développement de l’oenologie moderne, quelques laboratoires indépendants mettent l’élaboration du champagne à portée des viticulteurs. Bernard Piel à Monthelon (dont le labo est toujours en activité) est de ceux-là. Gaston fit ses premières mises en bouteilles avec Bernard, mais technique balbutiante oblige, ses premiers tirages allaient de pair avec les nuits d’insomnie. Les deux médailles de bronzes, glanées en 1935 et 1936, donnèrent raison à son entêtement. Gaston commença à commercialiser 5000 bouteilles sur les 2,5 hectares que comptait son exploitation. Les récoltants-manipulants étaient nés, et il n’y a qu’à voir la lueur dans les yeux de Dosy qui conte l’histoire pour comprendre qu’il est fier de son grand-père comme de la Résistance. Mais Renée, la femme de Gaston, ne voyait pas d’un bon œil la lubie de son mari pour la commercialisation. Et la Seconde Guerre mondiale mit un frein à la folle entreprise des Lecomte. Lorsque Gaston, fait prisonnier, revint du camp de travail, il découvrit 90 ares acquis par Renée et leur fils, Serge (1929-2015). Serge touchait quelques revenus de son travail en maison de champagne et sa femme, Suzy, connaissait la comptabilité et la dactylographie. Il n’en fallait pas plus pour que le couple se mette à son compte. Quitte à ce que le petit Dosythée, leur fils alors âgé de treize ans, délaisse l’école pour mettre la main à la pâte. Car la grande ambition de Serge était de commercialiser la totalité de ses 3,5 hectares. Vaste projet pour l’époque. D’autant que les rendements tutoyaient parfois les 14 000 kg/ha. A force de persévérance, les Lecomte passèrent le cap des 50 000 bouteilles… toutes vendues grâce au bouche à oreille ! En 1980, ils créèrent la deuxième société civile de la Champagne. Serge privilégiant l’association avec son fils Dosy plutôt que le legs comme il était d’usage. A sa retraite en 1992, Serge passa la main à Dosy et son épouse, Ghislaine. Misant sur le réinvestissement et l’apport personnel de Ghislaine, la surface, la production et les ventes ont depuis doublé. Le domaine compte aujourd’hui sept hectares entièrement répartis sur les coteaux sud d’Epernay. La dernière parcelle à été acquise il y a sept ans par les deux fils. Il s’agit de 40 ares situés à Brugny-Vaudancourt. Une forme d’hommage car il s’agit du village où leur père, Dosy, a vu le jour. On ne doit rien au hasard.

Sur la chaîne d’embouteillage. Dans le regard songeur de Dosy, une génération passe le témoin. © Jean-Charles Gutner

« Il faut bien expliquer, sans rien cacher à nos clients »

« En 2009, nous avons décidé de produire un 100 % meunier, explique Jérémy. En fait, précise-t-il en souriant, c’est notre mère qui nous a forcés…  et elle a bien fait ! » Le papa confirme : « Nous avons débuté avec 1500 bouteilles, elles ont attendu près de trois ans en cave, ce qui nous a laissé le temps d’en parler à la clientèle, qui connaissait bien sûr le meunier, mais uniquement dans les assemblages. Tout est parti vite, nous avons d’ailleurs été surpris. Depuis nous avons développé les ventes et la valeur des bouteilles, 3000 flacons de cette cuvée Darling chaque année ». Et comme une idée en appelle une autre, « nous avons également lancé notre blanc de blancs, car c’était une demande d’une partie des clients », ajoute Jérémy. « Nous leur avons bien sûr expliqué la typicité des chardonnays des coteaux sud d’Epernay, différents de la Côte des Blancs par exemple. Si l’on explique bien, sans rien cacher, le message est compris et apprécié. Et croyez-moi, il plaît bien notre blanc de blancs sur la rondeur. »

Algues bio de Norvège  

La famille travaille 7 ha sur Vinay principalement, Brugny-Vaudancourt, Festigny et Bligny avec certaines parcelles datant des années 60. L’élaboration s’effectue en cuves émail et inox, 80 000 bouteilles (9 cuvées) sont produites en moyenne chaque année, avec le statut de négociant-manipulant pour répondre à la demande croissante. Jérémy en cuverie et Frédéric dans les vignes travaillent en symbiose. « Nous pratiquons la lutte raisonnée dans nos vignes, dont certaines sont bien pentues, avec utilisation de produits et algues bio de Norvège (Ndlr : dans le sol ou sur feuille, pulvérisation en poudre lorsque la surface foliaire commence à être importante). Ces algues développent notamment des molécules pour protéger du froid, explique Jérémy. Elles aident la vigne à accroître ses défenses immunitaires. Nous broyons les sarments, nous prévoyons aussi un peu d’écorces dans les rangs pour le passage des tracteurs, de l’engrais organique pour nos sous-sols de craie et surtout argilo-calcaires, mais il n’y a pas d’enherbement ».

Bien réfléchir avant d’agir

Pour le moment, les deux frères veulent prendre le temps d’étudier les alternatives, pour se décider lorsque tout sera maîtrisé. Cela pourrait donc bouger dans les années à venir. « Il y a d’autres façons de faire, il y aura des produits de substitution, d’autres variétés d’herbe, estime Dosy. Mon père a commencé à désherber quand j’étais tout gamin, et l’on s’est vite aperçu que la vigne se comportait mieux quand on ne la travaillait pas. En labourant, on obligeait les racines à plonger, non plus dans la terre mais dans la craie et la glaise, avec moins à manger. La vigne avait du mal à produire. Les radicelles se sont même développées lorsque nous avons arrêté de labourer ».

Les deux fils croient plutôt en une ‘interculture’, pas forcément de l’herbe, mais des céréales, des plantes, qui agiraient comme des engrais verts (féverole, trèfle, luzerne, légumineuses, moutarde par exemple) pour restructurer les sols et favoriser la vie microbienne. Dosy tranche : « Il faut réfléchir à tout ça, sachant que l’on ne cultive déjà pas de la même façon dans le nord et le sud de la France. On entend des spécialistes qui disent qu’il faudrait enherber dans tout le vignoble français, mais ce n’est pas sérieux ».

Dosage à la baisse

Les bouteilles restent au moins 3 ans sur lattes (brut Tradition) et jusqu’à 6 ans (cuvée Vielle Réserve, qui cartonne aussi, 15 000 bouteilles). Et comme partout, ici aussi les dosages sont à la baisse. « On buvait plus sucré du temps de mon père, c’est vrai », confirme Dosy. Jérémy rebondit : « Aujourd’hui, nos cuvées sont dosées en moyenne à 6 g/l, soit un total de 8 à 9 grammes de sucres résiduels. Ce sont aussi des chiffres qu’il faut bien expliquer à nos clients ».

Champagne Lecomte père et fils a Vinay (51). Frédéric (lunettes) et son frère Jérémy (cheveux bruns) prennent petit à petit l’exploitation familiale qui cultive un peu plus de 7 ha sur les coteaux sud d’Epernay. © Jean-Charles Gutner

 

 

« Mes parents n’auraient pas fait leur champagne, je n’aurais pas fait ce métier »

Frédéric et Jérémy, 27 et 31 ans, savent le poids de l’histoire. Celle de leur famille, de la Champagne. Celle du combat des petits récoltants pour leur indépendance. Désormais les temps sont moins coriaces. Mais les deux frères n’ignorent pas ce qu’ils doivent à leurs ancêtres. « Mes parents n’auraient pas fait leur champagne, ils n’auraient eu que des vignes, je ne ferais pas ce métier-là » assure Jérémy avec un brin de fierté. Un constat partagé par Frédéric, son frère. Au travail ne leur parlez pas de spécialisation car tout le monde est un peu partout chez les Lecomte. « Je suis heureux quand on a de beaux raisins à la vendange mais je dois avouer que les travaux en vert c’est moins ce qui me passionne. J’aime tout ce qui est vinification, manipulation des bouteilles et vente », témoigne Jérémy, qui travaille au domaine depuis 2005. Frédéric, lui, a rejoint le reste de sa famille en 2008 et s’occupe un peu plus des vignes, « je suis un peu partout aussi mais j’aime travailler dehors ». En vérité, si une seule chose rebute les frérots c’est bien l’administratif. Conscient de cette lacune, Frédéric a promis d’y remédier dès le prochain millésime. Pour l’heure, ils peuvent encore s’appuyer sur leur mère, Ghislaine.

Au delà de la création de trois cuvées (Blanc de blancs, Darling le 100 % meunier et Amaryllis le champagne d’exception), le dosage des vins a connu – comme partout – une baisse drastique depuis l’arrivée des fils sur l’exploitation. « Lors d’une dégustation en 2011 j’ai été interpellé par la remarque d’un sommelier sur le niveau de sucres dans nos champagnes » relate Jérémy. Habitué depuis toujours, cela ne le choquait pas : son grand-père, Serge, ne produisait que des champagnes doux ou demi-secs et Dosythée, son père, avait déjà réduit le dosage mais était toujours aux alentours de 15 g/l. Jérémy s’est donc attelé à diminuer la proportion de liqueur de 20 % chaque année pour finalement trouver un équilibre satisfaisant autour de 8g/l de sucres résiduels, « le plus surprenant, c’est qu’aucun des habitués ne nous a fait la remarque ! » Côté projets, la part de négoce est appelée à se développer. Histoire de rentabiliser la cuverie et de satisfaire la demande qui est supérieure à l’offre : « J’achète seulement les raisins que je suis sûr de vendre, rien de plus » explique Jérémy. L’achat de parcelles n’est en effet plus souhaitable depuis que les deux frères se sont endettés pour obtenir 1,3 ha il y a quelques années. Quant à l’avenir du domaine, « nos parents voulaient qu’on ait chacun trois hectares en pleine propriété, c’est fait », raconte Jérémy, qui bosse en pensant à Robin, son fils âgé de 3 ans. Chez les Lecomte, on a une génération d’avance.

2017 année chaude ? Dans un mois de juin parfois étouffant, Frédéric (à gauche) et Jérémy profitent de la fraîcheur matinale pour palisser leurs vignes. © Jean-Charles Gutner

Quatre questions à Ghislaine Lecomte, présidente des Coteaux Sud d’Epernay

Ghislaine Lecomte, présidente de l’association Les Coteaux Sud d’Epernay. © Jean-Charles Gutner

– Pourquoi cette association ? Cette structure a vocation à valoriser et à promouvoir l’identité propre à nos villages. Aujourd’hui, l’association touche plus de 6500 habitants et rassemble une soixantaine d’adhérents et plus de 130 bénévoles. Elle anime nos bourgades en organisant différentes manifestations au cours de l’année.

– D’où vient cette volonté de s’engager ? Parce que notre terroir a une identité propre. Les vins produits ici sont particulièrement ronds, pleins et fruités. C’est une terre à meunier. De plus, notre région n’est pas valorisée alors que ses vins sont particulièrement appréciés des négociants pour leurs assemblages. On aimerait que les coteaux sud soient reconnus au même titre que les autres régions champenoises: la Vallée de la Marne, le Sézannais, la Montagne de Reims, etc. On en parle de plus en plus car on a réussi à les faire figurer sur les cartes et à installer une signalétique à l’entrée de nos villages. Beaucoup de touristes viennent pour les coteaux sud. Ils savent où c’est mais j’aimerais que cela soit plus reconnu… disons homologué (rires).

– Quels sont les temps forts de l’association ? Nous organisons plusieurs rendez-vous dans l’année dont le point culminant est « l’escapade pétillante et gourmande ». Localement, c’est même le plus gros rendez-vous annuel organisé par une association. Le 4e dimanche de juin, 2400 à 2800 personnes arpentent les coteaux, flûte autour du cou, pour un itinéraire de 7 km jalonné d’expériences gastronomiques et gustatives. Le tout est animé par des musiciens et les bénévoles de l’association. Quand vous connaissez la taille de nos villages, c’est une chose à voir une fois dans sa vie !

– Et les prochains défis ? Les organisateurs manquent de temps mais les idées sont là. Exemple avec le rallye motorisé que nous souhaiterions organiser, mais il nous faut fédérer bien plus que les coteaux sud car on peut en faire du chemin en voiture. Nous comptons sur la création d’un groupe des jeunes pour libérer l’initiative. D’autre part, je voudrais rappeler que notre association n’est pas un levier pour le commerce des vins mais pour la promotion touristique de nos villages. Elle est donc ouverte à tous. Et je crois que la participation des habitants extérieurs à la sphère viticole a fait le succès des initiatives du Sézannais et du Vitryat : les gens sont fiers de leurs villages ! Alors pourquoi pas nous ?

Voici les onze communes des Coteaux Sud d’Epernay : Brugny-Vaudancourt, Chavot-Courcourt, Grauves, Mancy, Monthelon, Morangis, Moslins, Moussy, Pierry, Saint Martin d’Ablois et Vinay.