Reconversion

Aurore Casanova est rentrée dans le rang

Aurore Casanova exploite 1,5 ha de vignes à Puisieulx, planté en pinot noir et chardonnay.

Aurore Casanova exploite 1,5 ha de vignes à Puisieulx, planté en pinot noir et chardonnay.

On ne sait peut-être pas vraiment que la danse mène à tout… à condition d’en sortir ! Aurore Casanova est cependant en train d’en apporter la preuve éclatante. Après avoir fréquenté les corps de ballet des opéras européens et parcouru les scènes du monde à un âge où d’autres vont encore à l’école, elle a entamé, voici quatre ans, une étonnante reconversion dans la viticulture champenoise. Mais si elle « rentre dans le rang » de quelques vignes familiales, c’est avec la passion et la détermination peu communes qui façonnent depuis sa prime jeunesse un caractère bien trempé.

Aurore Casanova est née à Paris en septembre 1987, à l’heure où sa mère s’apprêtait à faire ses premières vendanges… Car Madame Casanova, après avoir élevé trois garçons (qui ont respectivement 20, 18 et 13 ans de plus que leur petite sœur), entendait dépasser un peu son strict rôle de mère de famille, et retourner sur « ses terres » pour exploiter deux hectares de vignes à Puisieulx (Marne), qu’elle avait elle-même plantés à la fin des années 1960 sur des terres héritées de ses parents, et depuis données en métayage.

Si Aurore naît à Paris, c’est que sa famille habite la capitale. Son père est chef d’entreprise dans le secteur informatique. Et si sa maman, qui n’a en rien modifié ses intentions de viticultrice, fait des allers-retours réguliers, voire quotidiens, entre Paris et Puisieulx, après avoir déposé sa fille à l’école, c’est bien sur les bords de la Seine et non sur ceux de la Marne que grandit Aurore.

A 8 mois, elle marche déjà. A 3 ans, elle débute le violon et commence la danse. Le chant, le judo et l’équitation viendront bientôt compléter un emploi du temps que la petite fille gère comme une grande. Précoce Aurore ? En tout cas, elle apprend vite. Ses instituteurs éprouvent quelques difficultés à la faire asseoir et tenir tranquille. Elle, elle trouve que « l’école c’est trop long ». Elle ne comprend pas pourquoi il faut répéter deux ou trois fois la même consigne de classe, la même règle de grammaire, puisqu’elle les assimile du premier coup. La concentration n’étant pas son fort, elle opte pour l’efficacité.

D’un opéra à l’autre

A l’heure du CM1/CM2, Aurore est inscrite à l’Ecole des enfants du spectacle, toujours à Paris. A son panel d’activités elle ajoute un peu de piano. En 6e, son professeur de danse lui fait comprendre l’incompatibilité de la pratique simultanée de la danse et de l’équitation – la danse donne plutôt des jambes en X, et l’équitation des jambes… de cow-boy, pour schématiser. Un choix s’impose, alors qu’Aurore affectionne ces deux disciplines. Am stram gram… ce sera la danse classique, en section sport-études. Ecole le matin, danse l’après-midi, plus des cours de danse « à l’extérieur » le soir, et encore des cours particuliers de danse le dimanche. La danse est une passion dévorante. Aurore n’y échappe pas et veut toujours apprendre plus. Notons au passage qu’à aucun moment son niveau scolaire ne s’en ressent, puisqu’elle est toujours en tête de classe.

Le premier pépin, la première épreuve, surviendra en classe de 4e, quand Aurore est victime, en dansant, d’un grave accident du genou. Le diagnostic est terrible : elle ne dansera plus. Mais c’est mal connaître la volonté farouche de l’adolescente. « J’ai eu la chance de rencontrer un médecin capable de faire des miracles. » Opération, attelles, béquilles. Finalement, l’affaire s’est moins gagnée dans le genou que… dans la tête. Aurore avoue être passée par une « phase spirituelle » – et c’est peut-être là le miracle. Au bout de six mois, l’IRM montre un genou tout neuf, comme si rien n’était arrivé. Pourquoi ? Comment ? Quelle importance ! Aurore reprend aussitôt la danse et, avec cette niaque terrible qui la caractérise, retrouve son niveau et dépasse ses petites camarades.

Pourtant, Monsieur Casanova ne voulait pas que sa fille fasse de la danse. Aurore a toujours résisté à ce père sévère, ce qui est généralement une façon de se forger le caractère. Elle passe un Bac littéraire à 17 ans (« j’adorais les maths et les sciences, et pas franchement la littérature, mais avec la danse c’était vraiment trop de travail de tout mener de front. J’ai quand même conservé une option ‘maths’ pour le Bac ! »).

Cette année-là, en 2005, le réalisateur Nils Tavernier tourne son film « Aurore ». Une histoire dans laquelle il est beaucoup question de danse. Carole Bouquet, François Berléand, Nicolas Le Riche (danseur étoile de l’Opéra de Paris) sont au générique. Et Nils Tavernier souhaite qu’Aurore Casanova soit son héroïne. La production impose cependant Margaux Chatelier, élève à l’école de danse de l’Opéra. Aurore en sera la doublure et apparaît dans certaines scènes de danse du film…

Entre-temps, elle enchaîne auditions et concours, pour s’habituer à la scène, enlevant au passage un certain nombre de prix. « Je n’étais peut-être pas toujours la plus belle ou la plus technique, mais j’ai pris conscience que sur scène je ‘passais’ plutôt bien. » Elle s’inscrit en fac de Droit pour faire plaisir à sa famille mais se retrouve quelques mois plus tard à l’Opéra national de Bordeaux, après une nouvelle audition. Elle décide vite, cependant, d’aller plus loin. Ce sera l’Opéra de Rome, où elle restera un an. Elle ne parle évidemment pas l’Italien mais, étant la seule étrangère de la compagnie, elle l’apprend vite. Un an plus tard, donc, l’envie de rentrer en France la fait se présenter au Conservatoire supérieur de musique et de danse de Paris. Elle est la seule admise dans le « junior ballet » et revient chez elle, en famille. Elle mène à Paris la vie de toute jeune fille de son âge – quoique les exigences de la danse ne permettent pas vraiment de mener l’existence de mademoiselle tout-le-monde. Elle poursuit néanmoins sa carrière à l’étranger, au Royal Danish Ballet de Copenhague. Elle commence à avoir des rôles dans les ballets auxquels elle participe, part faire un stage à San Francisco, et quitte Copenhague pour Zurich. « C’était finalement le lieu le plus direct pour rentrer facilement à Paris… » Un an passe encore. Aurore s’interroge sur son avenir. « J’étais partie très jeune de chez moi, j’avais beaucoup voyagé, dansé de Bangkok à San Francisco. J’étais toujours aussi passionnée de danse, mais de moins en moins par ‘le milieu’ de la danse. Il y avait finalement une certaine lassitude d’être toujours loin de chez moi, si souvent à l’étranger. J’avais envie de retrouver mes racines. » Aurore Casanova a 24 ans et décide alors d’arrêter la danse.

Chemin de Damas ?

En parlant de « retrouver ses racines », Aurore n’imaginait sans doute pas qu’elle prendrait l’expression au pied de la lettre. Le monde de la danse, si difficile et si particulier, lui a évidemment beaucoup apporté. A commencer par une grande ouverture culturelle. Outre la danse elle-même, elle a approché le cinéma, fait du mannequinat et de la photographie. C’est formateur, mais cela reste superficiel quand on cherche « une porte de sortie », une nouvelle voie. Or, au même moment – nous sommes en 2011 -, Madame Casanova laisse entendre que la retraite ne serait pas pour lui déplaire… Pourquoi Aurore ne prendrait-elle pas en charge la société familiale qui gère les deux hectares de vignes de Puisieulx ? Accord de ses frères, qui ont d’autres occupations. Aurore s’inscrit au Brevet Professionnel responsable d’exploitation agricole (BPREA) du CFPPA d’Avize, accessible à toute personne en reconversion professionnelle ou en reprise d’exploitation agricole, dont le but est d’acquérir les compétences nécessaires à la reprise d’une exploitation. Et comme cette formation peut s’effectuer en deux ans en alternance, Aurore travaillera sur l’exploitation de sa maman.

La voilà maintenant dans les vignes. « Quand j’ai décidé d’arrêter la danse, j’avais du brouillard plein les yeux. Et puis tout d’un coup, au milieu des vignes, je me suis sentie merveilleusement bien. Plus de directeurs sur le dos… J’ai compris que j’étais pleinement maîtresse de mes décisions, avec pour seul patron la nature. Cette forme de liberté m’a apaisée. En revanche, je dois reconnaître que la danse ne m’a guère musclé les mains pour tailler la vigne ! » Révélation d’une destinée ? Entre Avize et Puisieulx, presque un chemin de Damas… « J’ai voulu aller plus loin que ce que j’avais d’abord prévu. Reprendre l’exploitation de ma mère à mon compte, vinifier pour faire un champagne à mon idée, créer ma propre marque… » Elle met les bouchées double durant sa formation. Elle a conservé cette capacité « d’éponge » qui lui permet, depuis qu’elle est toute petite, d’apprendre beaucoup et très vite. Le BPREA est une formation où l’on touche à tout. Outre le droit, la gestion, la commercialisation, etc., on y étudie aussi la conduite du système viticole, d’un atelier de vinification, de champagnisation, sans oublier le développement durable. Aurore ne s’en contente pas, veut en savoir davantage. Elle a compris que ses camarades de promotion ont toujours baigné dans cet environnement, qui lui est étranger. Eux, ils savaient déjà l’essentiel. Elle avait tout à découvrir. Elle va donc s’y employer.

Elle fait la connaissance d’un fonctionnaire parlementaire par ailleurs président… du club d’œnologie du Sénat. Aurore n’a jamais dégusté beaucoup de vin et sent bien que c’est là une lacune qu’il lui faut combler. L’éminent fonctionnaire la prend en quelque sorte sous son aile, lui enseigne le vignoble français par le verre, lui ouvre les portes de la culture œnologique, lui offre des dégustations splendides. « Grâce à lui, j’ai rencontré des gens extraordinaires, comme Philippe Faure-Brac et certains des plus grands propriétaires et producteurs, j’ai goûté et je continue à goûter des bouteilles exceptionnelles. C’est une grande chance. » Pour la petite histoire, signalons qu’Aurore fait aujourd’hui partie du club d’œnologie de la Haute Assemblée… En juin 2013, elle obtient son Brevet. Avec les félicitations du jury.

Pour donner forme à son projet, Aurore rachète les parts de ses frères dans la société d’exploitation de sa maman, lui loue ses terres, et crée sa propre marque, Aurore Casanova. « J’aime mon nom, et puisque la marque me donne l’occasion de le garder, je n’ai aucune raison de m’en priver. » Indiscutable. Pour l’instant, la Maison Aurore Casanova n’est pas en mesure de vinifier. Pas encore. Aurore dispose d’1,5 ha de vignes (sa mère conservant le surplus pour produire quelques bouteilles sous sa marque, Martine Boucton), planté pour deux tiers en pinot noir et un tiers en chardonnay. Elle vend au kilo la moitié de la production à Palmer, la coopérative rémoise dont la réputation n’est plus à établir, et lui fait vinifier l’autre moitié. « J’ai cherché chez Palmer l’assemblage qui me ressemblait le plus… en attendant d’avoir les moyens techniques de vinifier moi-même. » Le résultat de ses premières vendanges, en 2011, est commercialisé depuis novembre dernier. 4 000 bouteilles de brut (55 % pinot, 45 % chardonnay, avec 20 % de vin de réserve, et une liqueur d’expédition provenant d’une soléra de chardonnay), et 400 bouteilles de rosé (assemblage moitié pinot moitié chardonnay, 20 % de vin de réserve et 15 % de vin rouge, pinot noir, élevé en fût).

Un champagne distingué, fin, racé…

Une autre rencontre importante a eu lieu, pour Aurore Casanova, durant sa formation à Avize. Celle de Jean-Baptiste Robinet, avec lequel elle convolera en justes noces le 1er août. Lui-même est issu d’une famille de viticulteurs, près du Mesnil. Il va sans dire que les futurs époux ont bien des projets en commun, à commencer par celui de faire du champagne. Et ensemble, ils ont frappé à quelques portes de vignerons champenois fameux pour écouter ce que ces glorieux prédécesseurs avaient à leur dire. « Nous cherchons à comprendre quelle est leur démarche. Nous avons été bien reçus. Ils nous ont volontiers donné des clés pour mener notre propre réflexion, mais il est clair que c’est à nous de trouver les réponses. »

Aurore et Jean-Baptiste se savent dans une phase d’apprentissage. Il faut écouter, regarder, retenir, trier… Rien que de très classique, en somme. Pourtant, Aurore a déjà une certaine idée de ce vers quoi elle veut tendre. « J’aimerais obtenir un vin qui soit réellement l’expression de son terroir. Je sais qu’il faut que je travaille la vigne dans cette optique. » C’est-à-dire en direction d’une viticulture durable, davantage dans l’esprit que dans la lettre du cahier des charges, pour commencer. « Je veux redresser mes vignes, retrouver une terre saine, vivante, qui a de l’odeur ! » De façon à obtenir ensuite un champagne « distingué, fin, racé, raffiné, séduisant » (classement par ordre alphabétique pour ne vexer aucun adjectif !). « Cela passe nécessairement par le respect du patrimoine, du sol, du raisin. » Il y a, dans cette « feuille de route » une vision du beau et du bon, une recherche de cette esthétique complète qui apaise et conduit au bonheur. Ne pas oublier que, pendant vingt ans, Aurore a travaillé sans répit pour obtenir le geste pur. « Chacun poursuit une quête lié à son passé. La beauté, dans tous les sens du terme, est la mienne. »

Depuis deux ans, Aurore Casanova est viticultrice. Quitter un environnement familier, où elle avait ses repères, dont elle maîtrisait les codes, pour se lancer dans l’inconnu le plus total ne l’a finalement pas inquiétée plus que cela. « J’ai confiance dans ma bonne étoile. Quelque chose de supérieur et de bienveillant. » Elle considère qu’elle a été très correctement accueillie en Champagne, elle, la danseuse à mille lieues du monde de la viticulture. « On a compris qu’il y avait en moi une réelle envie d’apprendre. J’ai pleinement conscience que cela demande du temps et de l’expérience. » Alors elle observe, regarde comment fonctionne la nature, enregistre et fait son miel de ce qui lui permettra bientôt de faire son champagne. « Je commence à y voir un peu plus clair, mais je sais… que je ne sais pas grand-chose. J’avance humblement. » Aurore est à l’écoute de ses vignes, pour sentir et ressentir ce qu’elles expriment. « Une danseuse – un sportif en général – a besoin de connaître tous les mécanismes de son corps pour l’apprivoiser, dans une osmose qui lui permet d’en tirer le meilleur parti dans les meilleures conditions. Aujourd’hui, quand je marche dans mes vignes, je ‘sens’ si elles vont bien ou pas. Je n’hésite pas à demander des analyses s’il me semble qu’il y a quelque chose à améliorer. Cela me permet de définir concrètement ce que j’ai perçu intuitivement. C’est pareil en matière de dégustation : quand un vin est franc, droit, net, je le sens tout de suite – et inversement. »

Derrière une apparence évidemment trompeuse de fragilité et un charme difficilement résistible, Aurore Casanova cache une volonté peu commune. Avec ses espoirs et ses doutes, bien sûr. D’une formation initiale pour le moins atypique, elle tient la rigueur, la persévérance – si ce n’est l’acharnement -, l’indispensable courage, aussi, pour progresser toujours. On peut en sourire, mais la danse – on parle de la danse au plus haut niveau, celui qu’a pratiqué Aurore Casanova – est une école terriblement exigeante, voire impitoyable, où seul le travail, sans cesse répété, porte ses fruits. Quoi que l’on fasse ensuite, le bagage est utile. Pour sa reconversion, Aurore Casanova s’est donnée les moyens de ses ambitions. Et elle n’a pas les deux pieds dans le même chausson…


Le sens de l’étiquette

« Je voulais une étiquette très épurée, très sobre. Quelque chose qui protège et magnifie ce liquide précieux qu’est le champagne. » Aurore Casanova sollicite plusieurs agences de communication, tant locales qu’extérieures à la région. Finalement, elle se tourne vers une agence parisienne, spécialisée dans la parfumerie (!) et qui n’avait jamais travaillé pour le champagne. Echange d’idées, d’état d’esprit, avec la volonté de mettre en symbiose le mot champagne et le nom Casanova. L’un comme l’autre sont porteurs de tant de symboles. Naît alors cette petite feuille de trèfle, comme un porte-bonheur, que l’on retrouvera sur la capsule. Feuille de trèfle et… masque, dans la forme atypique de l’étiquette, inspirée de l’habit traditionnel du carnaval vénitien avec son tricorne. Champagne, Venise, Casanova. Il n’y a rien à ajouter.


Avec le Groupe des jeunes

Depuis un peu plus d’un an, Aurore Casanova a rejoint le Groupe des jeunes vignerons de la Champagne. « C’est une structure dont le dynamisme et les thèmes de réflexion me conviennent parfaitement. » Il est vrai que l’on y rencontre souvent des gens qui ont du caractère, ce qui n’est pas, non plus, pour lui déplaire. « C’est aussi un engagement très enrichissant en ce qu’il permet d’appréhender toutes les composantes du vignoble, d’une part, qu’il permet aussi de continuer à se former. »

Aurore, qui fait déjà partie du Bureau, va être chargée de « l’installation des jeunes viticulteurs ». Elle est effectivement assez bien placée pour aborder cette question, puisqu’elle a bénéficié du dispositif de « parcours aidé » lors de sa propre installation. Elle doit aussi s’occuper de la commission « fiscalité et social ». Enfin, elle soutient également Séverine Couvreur dans le cadre du gros projet autour d’une fête du champagne que porte le Groupe des jeunes.