Emmanuel Chopin

La passion du commerce

En 2055 Emmanuel Chopin reprenait l’exploitation familiale à Monthelon. Pour quelqu’un qui ne s’était pas vraiment destiné à la vente de champagne, l’intéressé s’est lancé dans l’aventure de l’œnotourisme et du marketing avec passion
et énergie. 

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Emmanuel Chopin a l’habitude de recevoir le client. Il nous accueille dans une grande salle meublée de longues tables rectangulaires qui sert à la mise en place des déjeuners ou des dégustations pour les visiteurs de passage. Le temps n’est pas propice en ce jour de visite, humidifié régulièrement par des averses tièdes qui assombrissent quelque peu le paysage et l’entrée du domaine. Peu importe, cela n’entame pas l’énergie du maître de maison, ni sa verve naturelle, pour nous recevoir au sein de son exploitation : « Autant que je vous le dise tout de suite, commence le vigneron en nous faisant asseoir à sa table, je sors du paysage local. Ah bon ? Et pourquoi ? Parce que je ne passe pas la majorité de mon temps dans les vignes. C’est important mais je pense que mon rôle est plus utile à la gestion de l’entreprise. »

Le ton est donné. Emmanuel Chopin semble vouloir immédiatement définir son rôle précis sur l’exploitation. Avec des grands-parents et des parents viticulteurs, le vigneron aurait pu être le fruit d’un « conditionnement familial ». L’intéressé s’en défend avec fougue : « J’ai des parents qui ne m’ont mis absolument aucune pression pour reprendre le domaine et je les en remercie. Les seules choses à l’heure actuelle sur lesquelles mes parents interviennent ou disent leur mot, ce sont la tenue des fleurs et des pancartes visiteurs à l’entrée de la maison » prévient-il en souriant.
La maison Chopin a été lancée en 1947, à l’initiative des grands-parents d’Emmanuel, Julien et Paulette Chopin qui ont commercialisé des bouteilles de champagne dès cette date, de l’ordre de 2000 à 3 000 unités. À cette époque, la production tourne principalement autour des cuvées traditionnelles, déclinaisons de demi-secs et de champagne doux, ainsi que quelques assemblages de meunier et de chardonnay. La clientèle est alors le fruit du bouche-à-oreille et des ventes faites aux équipes de vendangeurs et à leur cercle de connaissance immédiat. Puis c’est au tour de Henri, le fils de Julien et Paulette de reprendre l’héritage familial en 1968. Lequel a cherché cette fois à agrandir le vignoble en procédant à des échanges de parcelles avec les autres vignerons du village : « La tâche était difficile, confirme Emmanuel Chopin. Les parcelles de vignes étaient enclavées dans les propriétés des uns et des autres. Mais les vignerons ont accepté de dénouer le filet et de faire des échanges pour éviter les petites parcelles morcelées. » Avec un vignoble qui s’étend des Coteaux Sud d’Épernay à la Côte des Blancs et une moyenne d’âge de 20 ans (même si les tout premiers pieds de l’exploitation remontent à 1 800), les vignes les plus proches sont à 200 mètres et les plus éloignées à 10 km.

« Je voulais travailler ailleurs, dans la gestion et le commerce »

« Mes parents ont cherché aussi à développer les ventes et les cuvées » continue Emmanuel. « Ils ont lancé le champagne Rosé, le Blanc de Blanc ainsi que des Millésimes. Quand j’ai repris l’entreprise en 2005, ils en étaient à 36 000 bouteilles vendues par an. La passation s’est faite petit à petit. En 2005 en fait, j’ai suivi une formation pour adultes à Avize pour obtenir mon brevet de responsable d’exploitation agricole. » Une première dans l’apprentissage d’une gestion d’entreprise ? Pas sûr. « À l’origine, je ne me destinais pas vraiment au travail dans l’exploitation, avoue l’intéressé. Je voulais travailler ailleurs, dans la gestion et le commerce. J’ai ainsi fait un DESS de Gestion et je suis devenu contrôleur de gestion dans l’industrie. On peut dire que c’est vraiment là que j’ai tout appris. » Il faut dire que le contexte est pour le moins formateur. Arrivé en pleine mutation de l’entreprise Dumeste de fabrication de canapés, Emmanuel est chargé pendant quatre ans du suivi du coût de production de la main-d’œuvre. « Cette expérience fut évidemment très formatrice. Il y avait une très bonne ambiance et j’y ai appris la gestion d’entreprise. C’est comme cela que je gère la maison familiale maintenant. » De quelle manière précisément ? « J’y ai appris que rien n’était gratuit et que tout avait un prix, y compris le temps passé. Je calcule toutes mes actions en fonction du coût et de la rentabilité produite. Ce n’est qu’ainsi qu’une société peut s’y retrouver. » Dès lors l’intéressé fait de la gestion commerciale et de la stratégie marketing les fers de lance de ses actions quotidiennes : « Lorsque l’on a une vision de son entreprise comme relais de croissance, tout va bien. Mon but est bien de vendre du champagne mais aussi tout ce qui tourne autour. »
Aussi la vente des champagnes Chopin devient-elle le prétexte à une multitude de produits de ventes connexes. Avec la proposition de prestations multiples autour du champagne, l’entreprise fait de l’œnotourisme sa stratégie marketing. Et comme dans toute entreprise qui cherche à évoluer et à innover, on embauche et on crée des services pour effectuer les missions. Marion Horblin prend le relais pour nous en parler. Arrivée il y a un peu moins d’un an sur l’exploitation, la jeune femme est chargée de la communication de la maison et des missions d’œnotourisme, qu’elles partagent avec une  Eautre collègue, Lydie Jacquet, dont le travail est plus spécifiquement axé quant à lui sur les missions d’export. « La maison propose différents événementiels à l’année, explique-t-elle. Les « leçons » qui, à la carte, proposent la visite guidée de notre cave et la dégustation de champagnes et de ratafias champenois, accompagnés ou non de bouchées gourmandes ou même de repas. Les « samedis découvertes », que nous programmons au cours de l’année et pour lesquels un thème est choisi comme la découverte de différents millésimes, les cocktails au ratafia champenois ou bien les accords champagne-fromage. Mais nous avons aussi nos « Portes ouvertes », durant le premier week-end de mai. L’occasion de dégustations et d’animations autour des produits de l’exploitation. » Et la liste n’est pas exhaustive, entre participation à l’Escapade Pétillante et Gourmande et jusqu’à la mise en place d’un événementiel intitulé le « Trophée Julien Chopin » (cf. encadré).

Adoptez des vignes 

025Mais la Maison ne s’arrête pas là et va plus loin avec les concepts « My Chopin box » et « Rendez-vous aux vignes ». Avec le premier, le client retrouve le concept de la « box » actuelle et ainsi la possibilité de s’abonner et de recevoir tous les deux mois, des bouteilles de champagne Chopin, accompagnées de livrets thématiques ludiques et d’invitations aux différents événements organisés par l’entreprise. Avec « Rendez-vous aux vignes », la Maison pousse l’originalité jusqu’à proposer l’adoption de pieds de vignes à l’année ! Les clients choisissent dans un premier temps leurs pieds de vigne sur le site du champagne Julien Chopin, soit trois, six ou douze pieds de vigne champenois dans les coteaux sud d’Épernay et la Côte des Blancs, pieds qu’ils « adoptent » ainsi pendant un an. L’offre leur permet dans un deuxième temps de bénéficier d’un coffret avec les informations relatives à leur « adoption » (livret explicatif, certificat d’adoption, invitation pour une journée découverte). Enfin l’un des derniers temps forts de l’offre réside dans la participation d’une journée complète sur l’exploitation pour découvrir l’entretien des cépages, leur assemblage et la fabrication du champagne. « L’idée est vraiment de proposer à nos visiteurs une vision plus personnelle et plus intime du quotidien du vigneron avec la diversité du métier, les avantages mais aussi les difficultés qui peuvent exister. C’est, je crois, l’essence même de l’œnotourisme », explique Emmanuel. Soucieux de vouloir « casser » avec les codes des visites classiques d’exploitation, le viticulteur suit les tendances pour attirer toutes générations de visiteurs autour de produits accrocheurs. « Ces événements nous permettent de faire venir de nombreux visiteurs, français et étrangers. L’objectif est clairement de se démarquer des autres maisons et vignerons et d’attirer de nouveaux clients », explique le chef d’entreprise. « L’œnotourisme a pris, au fur et à mesure, une part importante de l’activité de la Maison. En 2015, les activités œnotouristiques ont apporté plus de 1 000 clients au domaine et on estime à 9 % la part de ces activités dans le chiffre d’affaires ». Participent aussi à ce chiffre d’affaires, la vente de produits dérivés avec la fabrication de bagues maison, conçues à partir des capsules des bouteilles, de tabliers brodés et de sacs personnalisés, ainsi que les activités d’export. « Je consacre à l’heure actuelle 11 % de mon activité à l’export et j’aimerais pouvoir passer à 30 ou 40 % environ. » L’Italie, l’Allemagne et la Belgique font partie des incontournables mais la Maison vient aussi de passer une première commande à Seattle et peut se targuer désormais de pouvoir donner les noms des restaurants US qui référencent leurs bouteilles aux visiteurs américains de passage.
« Mon activité est vraiment la gestion stratégique et commerciale de l’entreprise. Pourtant j’ai très souvent l’impression que l’on considère mon travail comme étant plutôt secondaire ! » s’exclame-t-il. « Il est un peu dommage que beaucoup cantonnent le vrai travail du viticulteur au seul travail de la terre. Si vous ne passez pas le plus clair de votre temps dans les vignes, c’est que vous ne travaillez pas réellement comme un vigneron… Je suis pourtant convaincu que nous devons nous adapter à l’évolution de la demande et innover. »

Adoptez des vignes 

Mais d’ailleurs, que fait l’épouse du vigneron ? « Je suis infirmière », nous apprend l’intéressée, prénommée Mathilde. « Avec Emmanuel, nous nous sommes rencontrés pendant nos études à Reims ; lui, pendant ses études de gestion et moi, celles d’infirmière. Nous avons conservé chacun notre domaine d’action, notre indépendance et notre manière de travailler. C’est ainsi que nous fonctionnons. Ce qui ne m’empêche pas néanmoins de participer aux activités de mon mari quand il y en a besoin et j’apprécie d’ailleurs toujours de le faire », poursuit-elle. Organisation des repas, accueil de la clientèle, préparation des dégustations, mise en place de la logistique pendant les actions événementielles, il faut dire qu’il y a de quoi faire. « J’aime beaucoup le contact avec les visiteurs, note Mathilde. Et ces visites sont très formatrices pour nos enfants ». Ce ne seront pas Oscar 13 ans et Amaury 11 ans qui diront le contraire. « Oscar et Amaury viennent nous aider à habiller les bouteilles, à accueillir les clients », indique le papa. « Amaury a dernièrement eu la fierté de faire son propre cocktail. Mais pour l’instant cela reste de l’ordre de l’anecdotique, les vignes ne sont pas vraiment leur truc. Ils se voient davantage pour le moment dans les métiers du sport, comme basketteur ou manager sportif ! Et de toute façon je souhaite qu’ils aillent travailler ailleurs avant toute chose. » Mathilde donne à son tour son avis sur l’éducation des deux garçons : « Nous cherchons par notre éducation à leur montrer le sens du travail. Oscar et Amaury participent régulièrement à nos activités et nous donnent un coup de main, à leur mesure bien sûr mais c’est, je pense, très formateur », précise Madame Chopin. Pour moi comme pour les enfants, c’est très enrichissant. Au contact des visiteurs, nous découvrons d’autres cultures, d’autres goûts. Et puis je crois que ce qui est très important dans l’image que les enfants ont de la gestion de l’entreprise, c’est qu’ils voient que leur père prend beaucoup de plaisir à mettre en place ce qu’il fait. » Quoi de mieux pour susciter des vocations ?….