Rétro

1946 – 1949 : entre la guerre et les Trente glorieuses

1945 : Albert Dagonet reconstruit le SGV et pose les bases d’un syndicalisme renouvelé et structuré.
Février 1946 : le conseil d’administration du syndicat porte Henri Macquart à la présidence. Visionnaire, pragmatique, rétif à toute démagogie et doté d’une formidable autorité naturelle malgré sa jeunesse, il va promouvoir un projet d’organisation de la Champagne fondé sur cinq piliers : syndicalisme, stockage et tirage au vignoble, interprofession, régulation et qualité. Mais à court terme, il faut d’abord faire face aux difficultés économiques de l’après-guerre…

Quand il se présente à la présidence, Henri Macquart a 32 ans. Deux candidats sont en lice, mais Albert Dagonet décide de se retirer, « pour ne pas rompre l’unanimité qui doit se faire sous le nom du président ». Le syndicat est en place et La Champagne Viticole est à nouveau publiée. L’enjeu suivant est d’organiser la Champagne et, sur ce point, les idées du jeune président sont très claires : « un syndicat puissant, une grande fédération de coopératives, un organisme interprofessionnel souple et simplifié, voilà les trois organisations qui permettront aux vignerons d’accomplir dans la dignité et la sécurité leur destinée d’hommes libres. » (assemblée générale de printemps du SGV – 1946).
Les années d’après-guerre sont difficiles pour les français : inflation, pénuries, instabilité gouvernementale… et les débats du conseil d’administration du SGV reflètent BIEN les difficultés de cette période transitoire. On y parle beaucoup du poids des impôts, dans le contexte de réformes fiscales lourdes et de plans d’austérité nationale. En 1946, l’ordre du jour évoque la taxe à la production et la cotisation à la caisse de solidarité nationale, jugée inéquitable et exorbitante. En juin, le SGV engage des négociations avec l’administration et appelle les vignerons à ne pas payer la taxe de solidarité agricole. Sa suppression est obtenue pour 1947, même s’il faut quand même payer celle de 1946. En 1948, c’est le prélèvement Mayer contre l’inflation qui soulève la colère des viticulteurs, bien que le SGV ait négocié et obtenu des « adoucissements ». Jugeant les résultats de l’action syndicale insuffisants, des adhérents expriment leur mécontentement en assemblée générale, en mars 1948, donnant au jeune président l’occasion de montrer que la démagogie n’est pas son affaire : « La critique est facile, mais c’est au pied du mur qu’on reconnaît les maçons… et il ne faut pas attendre que les dirigeants syndicaux décrochent la lune. Des difficultés réelles existent, qui ne seront pas supprimées. » Un discours qui fait mouche, puisque l’assemblée adopte finalement le rapport sur la fiscalité. Une fiscalité d’autant plus contestée que la pénurie est également au centre des préoccupations des viticulteurs. Bois à greffer, essence, bouteilles, fil de fer, sulfate de cuivre et autres produits de traitement : tout manque et les prix augmentent sans cesse. Même le blé fait défaut et, en août 1945, le SGV intervient auprès de la préfecture pour que tous les vignerons puissent avoir la ration de pain catégorie 1. Dans ce contexte, et malgré le contingentement de la plupart des fournitures et matériels, son service des achats devient incontournable et triple son chiffre d’affaires en 1945, puis en 1946. En 1947, le conseil d’administration du syndicat approuve la transformation de ce service interne en coopérative d’approvisionnement qui devient la Coopérative du Syndicat général des vignerons, dont le capital initial est fixé à 30 000 F. Le conseil d’administration de la nouvelle structure est composé de 15 membres, dont 10 du conseil syndical.
Malgré ces difficultés conjoncturelles auxquelles il faut apporter des réponses, Henri Macquart ne perd pas de vue le long terme et les enjeux d’organisation économique. La vendange 1947 lui donne l’occasion de démontrer les vertus de la régulation. Anticipant une négociation difficile du prix du raisin dans un contexte compliqué pour le négoce (baisse des expéditions, stock des maisons à plus de quatre années de ventes, potentiel de récolte supérieur aux besoins commerciaux), il évoque l’idée de rattacher l’évolution du prix du raisin à celle du prix de la bouteille, posant ainsi les bases pratiques du principe de partage de la valeur-ajoutée. Un système qui, pour lui, « donnera de la souplesse à l’économie champenoise et, sans doute, évitera bien des crises ». Lors de l’assemblée générale préalable à la réunion de négociation du prix du raisin, deux thèses sont présentées :

  • négocier un prix le plus élevé possible sans se préoccuper du contexte commercial, sachant que, malheureusement, le négoce n’acceptera pas plus qu’il ne peut ou ne veut payer et qu’un arbitrage de l’administration ne donnerait probablement pas raison au vignoble.
  • ou bien proposer aux négociants un accord associant le vignoble à l’évolution du commerce. L’idée est de fixer un prix plancher du raisin, modéré au départ, mais avec une « échelle mobile », c’est-à-dire une indexation sur l’évolution du prix de la bouteille entre le premier et le dernier paiement de la récolte.

Les débats sont vifs. La Côte des Blancs veut la liberté de vente, sans organisation de marché et, surtout, sans blocage à la propriété. A Verzy, où la récolte est petite, on a besoin à court terme du prix le plus élevé possible. Un exploitant de Champillon rappelle que le rôle du SGV n’est pas de défendre le commerce, mais les vignerons. Un autre, de Verzenay, estime qu’il est impossible de faire confiance au négoce car « le négociant a exploité et exploitera toujours le vigneron ». D’autres préfèreraient qu’on prenne en compte les prix de revient. Le jeune président affirme ses positions sans concession : « Si pour paraître un défenseur des vignerons il fallait faire de la démagogie, ce serait bien facile. Mais il s’agit de travailler sérieusement. Le drame de notre région est qu’elle ne produit pas un produit essentiel et c’est en définitif le consommateur qui fera le prix. Ne faisons plus de démagogie, elle a déjà coûté trop cher à la France. » Au final, l’assemblée ne suit pas Henri Macquart sur le terrain d’un accord avec le commerce : à 118 voix contre 103, les délégués de section donnent mandat au conseil de prendre pour base de discussion le prix de 100 F/kg.
Le 30 août 1947, aucun accord n’a pu être trouvé avec le négoce, qui s’est arcbouté sur un prix de 63 F en faisant valoir son manque de trésorerie et la réticence des banques. Le conseil d’administration se réunit pour rééxaminer la position à prendre. Il donne alors mandat au président de défendre le prix de 80 F avec un blocage des récoltes au-dessus de 3 600 kg et lui accorde la possibilité de descendre à 75 F si le négoce accepte la clause d’échelle mobile sur le prix de la bouteille.
Quelques mois plus tard, l’évolution positive du prix du champagne donnera raison au jeune président du SGV. En effet, le compte rendu du conseil de juin 1948 fait état d’une augmentation du prix du raisin de 20 % au troisième paiement. Et, le 30 août suivant, le conseil décidera, pour la vendange 1948, de proposer la reconduction de la clause de révision au cas de hausse de la bouteille.

Les administrateurs de l’après-guerre

La reconstruction du SGV par Albert Dagonet et l’ambitieux projet d’organisation collective d’Henri Macquart furent soutenus par un conseil d’administration composé d’hommes capables à la fois d’exprimer fermement leurs positions individuelles et de se rallier à la majorité pour préserver l’unité du vignoble.

– En 1946, le conseil d’administration rassemblait MM Bliard, Bouillot, Bouy, Brunet, Dagonet, Dambron, Dehan, Fenaut, Foureur, Geoffroy, Gilmert, Guérin, Gratiot, Juget, Lilbert, Lucas, Macquart, Ménard, Merlet, Philippe, Pienne, Quénardel, Rebeyrolle, Robert (André), Robert (Léon), Sauvignier, Turgy, Vilmart.
– Les élections de 1948 ont vu arriver MM Lucot et Roux puis celles de 1949 MM Chance, Chiquet et Gilmert (Robert).
(Source : registre des délibérations du conseil)

 

Repères historiques

Le contexte d’après-guerre est difficile. La France se restructure dans une ambiance économique morose : inflation, baisse du pouvoir d’achat, pénuries, le gouvernement doit à la fois remettre le pays en ordre de marche et faire face à un important mouvement de revendications sociales.

En 1946

  • Loi fiscale instaure une politique d’assainissement budgétaire : coupe de 17 % dans les dépenses de l’Etat, majoration des impôts sur les opérations de bourse et transactions immobilières et mise en place d’une taxe à la production.
  • Création de la FNSEA
  • Nationalisation du gaz et de l’électricité avec la création d’EDF et de GDF
  • Loi sur les allocations familiales
  • Adoption, par référendum, de la nouvelle constitution instaurant la IVème République

En 1947

  • Introduction d’un salaire minimum vital
  • Grève des usines Renault
  • Pénurie de blé : le gouvernement ramène la ration de pain de 300 à 250 g
  • Gel des salaires
  • Adoption du plan Marshall pour la reconstruction économique de l’Europe

En 1948

  • Inflation galopante et adoption du plan Mayer d’assainissement financier : dévaluation du franc, relèvement des salaires, prélèvement exceptionnel de lutte contre l’inflation…
  • Réforme du système fiscal français
  • Augmentation du poids des prélèvements obligatoires

En 1949

  • Nouveau plan d’austérité budgétaire : instauration d’une surtaxe sur l’essence, le tabac et l’alcool
  • Dévaluation du franc
  • Entrée de la France au Conseil de l’Europe
  • Signature du Pacte Atlantique (création de l’OTAN)