Vendanges 2017

Salarier et loger les saisonniers, c’est encore possible

Salarier et loger les saisonniers, c’est encore possible

Nelly Pothelet a réservé les quatre chambres à l'étage de sa maison pour loger ses vendangeurs.

Les normes, les normes, les normes… De plus en plus contraignantes voire insoutenables. Le sujet revient à chaque fois qu’on veut parler recrutement, hébergement ou repas des vendangeurs. Les vignerons ont l’impression de n’être ni compris ni entendus par les pouvoirs publics. Mais certains tiennent bon et ne sont pas prêts à abandonner cet esprit séculaire de camaraderie qui fait des vendanges un moment unique et fascinant, véritable rite participant à la beauté de notre pays. Contre vents et marées, ils logent et salarient leurs saisonniers, quitte à ce que cela leur coûte plus cher.

 

Aux confins de la Côte des Bar, Bragelogne-Beauvoir, un village de 250 âmes. C’est là qu’Adeline Bonnet vit et cultive 5,5 ha de vignes. Au fil des ans, la jeune femme a acquis une méthode bien à elle pour recruter ses vendangeurs. « Je leur demande un petit mot et un CV car généralement on sait qu’on peut compter sur celui qui fait l’effort d’écrire. » Si une bonne partie des anciens reviennent chaque année, tout le monde s’est déjà plié à l’exercice. « On a besoin de gens motivés. Les vendanges ne sont pas juste une fête, il y a un minimum d’efforts à fournir, ne serait-ce qu’au niveau de sa personne et puis aussi ça me permet de sélectionner. » Soucieuse de préserver ces moments de convivialité qu’offrent de moins en moins les vendanges, Adeline se méfie des gens sans envie : « On va vivre, dormir et travailler ensemble pendant dix jours donc j’ai besoin de gens qui soient dans un état d’esprit collectif ». Mais hors de question de prendre des groupes déjà constitués, la jeune femme recrute tout au plus des paires. Le risque ? « A partir du moment où cinq personnes se côtoient à l’année cela peut créer des tensions ou former des sous-groupes qui risquent d’emmener l’équipe dans une mauvaise direction. » D’autant que si l’un s’en va, c’est en général le groupe entier qui détale, et avec eux, l’ambiance se refroidit. « Mon but est de créer une cohésion sur place, pas d’importer une ambiance venue d’ailleurs. »

Recruter dans un bassin à faible densité de population

Recruter un groupe d’une vingtaine de saisonniers qui ne se côtoient pas le reste du temps (18 cueilleurs, deux porteurs, un débardeur et un conducteur d’engin) est une tâche ardue mais pas impossible. Grâce au CV et à la présentation qu’elle exige, Adeline choisit ses profils : « On voit dans quoi la personne travaille, si elle a déjà fait de l’associatif ou si elle est proche de la nature. Bref, je cherche des valeurs communes. » Et pas question de passer par une agence ou un prestataire, ses outils sont le bouche à oreille et Internet. Les petites annonces passées sur Leboncoin lui permettent de recruter dans toute la France tandis qu’elle juge Facebook plus utile pour mettre le grappin sur des locaux aubois qui, manque de place oblige, rentrerons dormir chez eux. Adeline a aussi mis en ligne une annonce sur le site de Pôle emploi mais ne compte pas dessus pour recruter, elle n’a d’ailleurs toujours pas été contactée après plus de 15 jours alors que six personnes – en majorité des étudiants – sont déjà bookées grâce à Leboncoin. Mais la méthode la plus efficace reste le bouche à oreille. « On contacte les anciens parce que grâce à eux l’équipe se met beaucoup plus facilement au boulot. »

Le recrutement par le biais du bouche à oreille apporte parfois son lot de surprises comme cette année où Adeline s’apprête à accueillir un Indien : « Ce melting pot d’une dizaine de jours provoque de réels échanges et un enrichissement aussi bien pour eux que pour nous. » Un esprit qu’elle refuse de sacrifier : « Si on ne veut pas passer par un prestataire, il faut loger et nourrir les vendangeurs ». Bilan à la mi-août : l’équipe est quasiment complète, même s’il manque encore une personne en cuisine. Adeline Bonnet constate cependant un bémol, elle ne peut loger tout le monde chez elle et doit donc privilégier des locaux pour moitié de son équipe. Pas simple dans ce bassin à faible densité de population. En effet, Troyes est à une heure de route.

 

« On essaye de garder un esprit familial mais c’est difficile, tant sur le plan des normes que personnel. »

 

Voir les gens dormir dans leur voiture rend aussi triste Nelly Pothelet du Champagne Pothelet-Margouillat, 4,2 ha à Courcourt. Bien qu’elle ne puisse pas loger tout le monde, cette coopératrice « jusqu’au bout des ongles », se refuse à recourir aux prestataires. Mais il n’est pas facile de rester sourd au son des sirènes qui lui suggèrent de passer « aux Polonais ». A chaque millésime elle hésite longuement mais finit toujours par choisir la voie traditionnelle. Peut-être aurait-elle l’impression d’abdiquer, de trahir cet esprit qu’elle a toujours connu mais qui se délite « depuis maintenant dix ans ». Elle accueille toujours la majeure partie de son équipe dans sa maison au panorama époustouflant sur les coteaux sud. Comme pour cet homme qui va fêter sa 31e vendange, Mme Pothelet garde les quatre chambres situées à l’étage de la maison pour les vendangeurs habitués venus de loin. Toutes plus cossues les unes que les autres, elles garantissent une couche à neuf de ses saisonniers. Les cinq autres dorment chez leurs amis sparnaciens. La veille du début des vendanges, elle va elle-même chercher ses saisonniers à la gare d’Epernay : « On essaye de garder un esprit familial mais c’est difficile, tant sur le plan des normes que personnel. » Femme de conviction, elle rémunère ses vendangeurs à l’heure, le prix pour maintenir la qualité des baies ramassées au meilleur niveau.

Même son de cloche de l’autre côté de la Montagne de Reims chez le jeune Alexandre Lamblot (Champagne Lamblot à Janvry). S’il ne peut plus loger ses 18 saisonniers à cause des normes trop contraignantes, il continue de leur demander de trier à la vigne. « Si on les rémunère au kilo alors ils bâclent le travail et ramènent les raisins qui ne sont pas mûrs ou ne sont pas viables au regard de mes critères sanitaires. » Le jeune homme, qui a prit l’habitude de ne récolter qu’à partir des 10 degrés alcooliques potentiels, regrette que les vendanges aient en quelques années perdu de leur superbe : « Maintenant on est sur un angle purement économique, il n’y a plus rien autour ! » Alors comme tant d’autres, Alexandre se pose la question : pour combien de temps encore ?

 

Les vendanges influent aussi sur d’autres professions

Cyril Harrois est traiteur à Damery depuis 2011. Rompu à l’organisation de réceptions, les vendanges sont aussi devenues un des temps forts de son année. Les 20 jours de rush qui l’attendent prochainement représentent « le triple d’un mois normal » en chiffre d’affaires. En revanche les marges sont beaucoup plus faibles. Son métier change même radicalement au cours de cette période. « On fait du travail de masse, 600 couverts par jour avec des repas familiaux et roboratifs conditionnés en barquettes de quatre à huit personnes, mais je persiste à ne cuisiner que des produits frais. » Le chef passe donc une partie de son mois de juillet à contacter ses clients du dernier millésime afin d’évaluer les besoins en logistique et en hommes pour couvrir les vendanges, « sinon les vignerons nous appellent deux jours avant et c’est trop tard pour les délais de livraison des produits ». Car les vendanges posent avant tout un défi logistique : « La difficulté n’est pas de cuisiner pour 600 personnes mais de bien gérer l’approvisionnement, on passe commande avec deux jours ouvrés d’avance. »

Sa journée type commence donc à 5 heures par le chargement des deux 13m3 frigorifiques (dont un est loué spécialement pour la période) et le briefing des chauffeurs. Aussitôt fait, la tournée peut commencer et dure en général jusqu’en milieu de matinée. Pendant ce temps, cinq personnes s’activent en cuisine autour des cuisses de poulet et autres bœufs bourguignons afin de préparer et congeler la tournée du lendemain, tandis que des clients vignerons défilent comme dans un service drive pour prendre leur nourriture à emporter. L’après-midi, Cyril est au téléphone avec ses clients pour confirmer les livraisons du lendemain et établir la prochaine tournée. Parallèlement, il négocie avec son fournisseur pour obtenir une reprise de la matière première en trop. « C’est sur ça qu’on fait notre bénéfice. Par exemple on évite de cuisiner du poisson à la fin des vendanges car on sait que c’est un produit rapidement périssable. » Cyril Harrois note tout de même une baisse de l’activité ces dernières années, due au nombre toujours plus important d’employés de prestataires, contraints de se nourrir par leurs propres moyens.