1975

Episode 1 – La Champagne face à la crise

Le recul rapide des expéditions confronte les Champenois à la mémoire des crises du passé, lorsque les vignerons récoltaient des raisins qui ne trouvaient pas d’acheteur. Pour le syndicat, la bonne réponse réside dans l’organisation du marché à la vendange et le réajustement de l’offre à la demande. Mais il faut en convaincre les vignerons qui, pour la plupart, n’ont pratiquement connu que la croissance.

L’édito de La Champagne Viticole de janvier, signé personnellement par le président du SGV, laisse à penser que l’ambiance est tendue dans les galipes. Le syndicat est pris à parti par ses troupes suite à l’arrivée dans les boîtes aux lettres de l’avis d’imposition sur la récolte 1973. Il est vrai que le bénéfice forfaitaire, calculé sur une grosse récolte associée à un prix du raisin élevé, tombe en pleine récession, alors que le SGV annonce un classement bas à la prochaine vendange. Le syndicat avait pourtant alerté l’administration fiscale et fait appel de la décision de la commission départementale des impôts, mais il n’a pas été entendu. Si la commission centrale a consenti quelques adaptations mineures, elles ne résolvent pas « l’effet ciseau ».

Henri Geoffroy explique que le syndicat n’est pas inactif, même s’il n’appelle pas les vignerons à manifester et qu’il s’attache à obtenir des mesures de circonstance : « L’affaire des impôts devient, il faut le dire, le catalyseur du désenchantement des vignerons aux prises avec le début d’une crise économique dont ils voient mal la solution. Il faut rappeler que le rôle du syndicat est de sauvegarder l’intérêt de ses adhérents de la manière la plus valable, qui n’est pas forcément la plus bruyante […] Du temps s’écoulera avant l’arrivée des avis de paiement, nous laissant ainsi la possibilité d’agir au mieux. Nous savons la situation financière inextricable dans laquelle vont se trouver bon nombre d’exploitations viticoles. Le fisc ne peut pas faire vendre 500 ou 1000 exploitations pour percevoir l’impôt […] Nous allons parler de tout cela ensemble, bien en face, à l’occasion des réunions régionales. »

Plus de 1500 vignerons à l’AG

Les expéditions de champagne reculent toujours, le marché des vins sur lattes est inerte et le marché des vins clairs s’annonce atone. Pour les responsables syndicaux, dans un tel contexte, l’enjeu est de préparer la vendange afin d’éviter les conséquences toujours désastreuses de la panique des opérateurs sur un marché en surproduction. L’organisation de la vendange sera donc le thème principal des réunions syndicales de printemps.

L’assemblée générale du 13 mars fait salle comble : plus de 1500 vignerons inquiets pour leur avenir à court terme viennent s’informer sur les mesures envisagées par leurs représentants.

  • La première proposition, soumise par Etienne Oudart, vise à bloquer les plantations de vignes : « Nous avons un potentiel de production de 150 millions de bouteilles alors que nous en vendons 105 millions. Ce n’est pas le moment d’étendre le vignoble. » Le conseil syndical propose à l’assemblée de limiter le contingent de plantations à 50 hectares maximum, qui seront réservés aux plus petites exploitations en situation économique précaire.
  • Gérard Autréau a pour mission de préparer les esprits à la perspective d’un rendement à 7500 kg/ha en 1975 : « L’intérêt général veut qu’on établisse un équilibre entre l’offre et la demande. Or, les besoins du négoce sont faibles. La décision ne sera pas prise avant plusieurs mois, mais il faut se préparer à un classement beaucoup plus faible que les années passées. » Les débats sont vifs car les récoltants-manipulants, qui sont peu impactés par la crise, ne comprennent pas qu’on prévoit de restreindre leur production et qu’on bride ainsi leur élan commercial.
  • Henri Geoffroy explique qu’une négociation est par ailleurs engagée avec le négoce sur une organisation du marché adaptée au contexte de crise. En principe, le contrat interprofessionnel en cours doit encore s’appliquer à la vendange 1975, avant d’arriver à son terme. Mais le négoce a fait savoir qu’il ne pourra pas tenir les engagements d’achat qu’il a souscrits dans le cadre de ce contrat. Les maisons demandent la possibilité de réduire leurs engagements sous peine, sinon, que certaines soient conduites à la faillite (ce qui n’arrangerait pas leurs livreurs). Le SGV est prêt à répondre à cette requête, sous réserve qu’en contrepartie ces engagements d’achat soient prorogés pour les vendanges 1976 et 1977. Par ailleurs, le syndicat souhaite qu’on offre la possibilité aux vendeurs de raisins non engagés ou faiblement engagés à la vente dans le cadre du contrat interprofessionnel de remonter a minima dans le train pour la vendange à venir. En effet, personne n’a intérêt à ce qu’on abandonne des vignerons, même si ceux-ci n’ont pas joué la carte du collectif : acculés, ils perturberaient forcément le marché, prêts à vendre leur récolte à n’importe quel prix face à des acheteurs qui seraient ainsi incités à spéculer à la baisse. La proposition est surprenante : réduire les engagements d’achat et augmenter les engagements de vente sur un marché excédentaire va forcément agrandir le volume des excédents. L’idée du SGV est de faire agir, pour la première fois, la société d’intervention qui avait été constituée en 1959 pour acheter les raisins engagés invendus. Si l’assemblée valide ces premières pistes de réflexion, le syndicat poursuivra ses travaux en vue d’aboutir à la publication d’une décision interprofessionnelle avant la vendange. Le soutien des délégués de section votants est massif, avec 300 OUI pour 19 NON.
  • Pour finir, Jean Nollevalle, délégué permanent, présente les résultats de l’action menée auprès de l’administration fiscale concernant l’impôt sur la récolte de 1973. Celle-ci a promis de ne pas recouvrer le tiers provisionnel, d’accorder des délais, voire des remises, aux exploitations en difficulté (notamment ceux qui ont fait de petites récoltes ou qui sont lourdement endettées) et de prendre en considération la situation de 1975 pour l’établissement du bénéfice forfaitaire 1974.
  • Le sous-préfet d’Epernay clôture l’assemblée en rappelant que si l’organisation professionnelle a permis d’impulser la prospérité, elle est à plus forte raison nécessaire pour atténuer les conséquences d’un renversement de conjoncture. Il souligne que ce n’est pas pour autant qu’il faut négliger les interventions individuelles. Il rappelle que « la facilité n’est pas formatrice » et invite les Champenois à rechercher en eux les ressources nécessaires pour surmonter un moment difficile.

« C’est notre capacité de production qui doit nous guider »

En avril, La Champagne Viticole annonce que la récession des ventes se poursuit. Depuis 1973, le négoce a perdu 25 % de ses sorties, surtout à l’export. Globalement, la Champagne a perdu 20 %. On apprend aussi que l’administration fiscale accepte de reporter le paiement de l’impôt forfaitaire pour la part de récolte 1973 qui n’a pas encore été vendue. Le marché des vins sur lattes reste inactif et les demandes d’immatriculation RM se multiplient. Le petit contingent de plantations voté en assemblée générale sera réservé aux viticulteurs de profession et leurs enfants exploitant moins de 2,5 ha et justifiant d’un besoin économique absolu. 20 ares maximum seront attribués par demandeur.

Des réunions sont organisées avec les récoltants-manipulants qui, pour leur part, maintiennent leurs ventes et s’alarment toujours à l’annonce d’un classement à 7500 kg/ha. Le SGV s’attache à expliquer que les manipulants ont eux aussi intérêt à un rééquilibrage du marché :  trop de difficultés financières au négoce auraient pour conséquence de ramener sur les marchés des vignerons des maisons aux abois, prêtes à toutes les concessions pour vendre des bouteilles. Les prix de vente du champagne atteignent déjà un niveau alarmant : faut-il laisser les choses aller jusqu’au fond ? Par ailleurs, un effondrement du marché du raisin ferait émerger une pléthore de petits manipulants qui, pour survivre, se tourneraient eux-aussi vers la vente de champagne sans forcément se préoccuper de la qualité et de l’image du produit.

Les réflexions s’orientent également vers la nécessité de relancer le marché aval. Puisque la Champagne est dimensionnée pour produire 150 millions de bouteilles… et bien il faut les vendre ! Pour les responsables syndicaux, il ne s’agit pas de « prophétiser » les expéditions futures, mais « de se fixer un objectif à atteindre de toute nécessité, à échéance de 5 ou 6 ans. C’est notre capacité de production qui doit nous guider : le négoce devra vendre 100 millions, les RM 40 millions et les coopératives 10 millions de cols. Tout le monde a des efforts à fournir ». Le CIVC organise une campagne de publicité radiophonique en France et est invité à réfléchir à son action d’information au-delà des frontières hexagonales, notamment dans la CEE ; le SGV, via La Champagne Viticole, invite les villages et les vignerons à être accueillants ; la commission des RM du SGV travaille sur un projet de « Maison des récoltants » et met en place un partenariat avec le Syndicat des hôteliers de la Marne.

Le printemps se passe sans accident climatique. Si le syndicat avait espéré que la nature l’aiderait un peu, ce n’est pas le cas : le vignoble a été épargné par le gel et il apparait que la récolte sera « de moyenne à forte ». Le bon côté des choses, c’est que « nous aurons du vin qui pourra un jour ou l’autre nous donner de la richesse si nous savons bien l’utiliser ».

En attendant, dans la mesure où le climat n’a pas résolu le problème, les hommes doivent assumer leurs responsabilités. Il faut passer aux actes : pour éviter la débandade, le marché de la vendange 1975 devra être organisé…

Aurions-nous dû planter ?

Après avoir été accusé de malthusianisme pendant des années par le négoce parce qu’il voulait maîtriser la croissance du vignoble, le SGV est maintenant mis en cause par des vignerons qui, face à la perspective d’un classement bas à la vendange, estiment qu’il n’aurait pas dû autoriser les plantations. En août, un article de La Champagne Viticole remet les choses à leur place.

Laissons de côté celui qui dit : « Il fallait me laisser planter, moi, et empêcher les autres. » Voyons le reste. Nous étions dans un mouvement d’expansion. Fallait-il le bloquer ? Fallait-il stagner ou prendre le risque de surstocker ? On sait aussi notre prudence, que d’autres appelaient « malthusianisme ». Est-il certain que si nous nous étions cantonnés à 50 ou 60 millions de bouteilles nous n’aurions pas connu la crise ? La mévente aurait frappé aussi, proportionnellement. La Champagne a connu sa plus grande crise quand nous vendions 30 millions de bouteilles.

D’ailleurs, chaque vigneron voulait planter, parce que le progrès technique le permettait. C’est le tracteur qui a fait que chacun pouvait cultiver plus et le progrès des transports qui a facilité le développement des exploitations dans des crus éloignés. Et ce sont les vignerons de tradition qui, dans les quatre cinquièmes des cas en ont profité. Se rend-on compte, au vignoble, de cet aspect spécifique des choses ? S’il fallait être fils de médecin pour être médecin ou fils de charcutier pour être charcutier, etc., qu’aurions-nous fait de nos enfants qui ne restaient pas aux vignes ?  Ayons conscience que la viticulture a été, en très grande partie, réservée aux vignerons et aux enfants de vignerons par voie réglementaire.

La plus grande partie des plantations s’est faite dans les crus « traditionnels ». Et puis, faut-il recenser combien de vignerons des « crus traditionnels » sont allés planter en « crus périphériques » ? La gestion de notre vignoble ne se résout pas par de simples « Il n’y avait qu’à ». Le SGV affirme sa fierté que l’expansion se soit faite sans anarchie et qu’elle ait surtout profité aux exploitations familiales.