Interview

Jean-Luc Prost, directeur d’Avize Viti Campus : « Il faut multiplier les formations pour répondre aux attentes du vignoble »

Jean-Luc Prost, directeur d’Avize Viti Campus : « Il faut multiplier les formations pour répondre aux attentes du vignoble »
Incontournable centre de formations diplômantes ou professionnalisantes dans le domaine de la vigne et du vin, Avize Viti Campus accueille plus de 1500 jeunes et adultes, chaque année. Jean-Luc Prost, directeur de l’établissement, confirme l’importance de savoir innover et s’adapter, pour répondre aux besoins des professionnels de la filière.

Monsieur Prost, pouvez-vous nous rappeler l’importance d’Avize Viti Campus ?

Avize Viti Campus, Etablissement public local d’enseignement et de formation professionnelle agricole dépendant du ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Pêche, est un des acteurs majeurs de l’enseignement et de la formation des professionnels de la filière champenoise. Sans pouvoir vérifier facilement ces statistiques, on a coutume de dire que 80 % des acteurs de la vigne et du vin sont passés tôt ou tard par les bancs de cette école. Ils sont majoritairement originaires des départements de la Champagne, même si nous élargissons actuellement notre zone de recrutement.

Quel est le nombre de jeunes et d’adultes formés chaque année dans vos centres (lycée et domaine, CFA et CFPPA) ?

Pour cette année scolaire 2019-2020, nous accueillons 269 élèves au lycée et 282 jeunes au CFA. Quant au CFPPA, il accueille chaque année une moyenne de 1000 personnes, en formation très courte ou plus longue, pour les aider dans la construction de leur projet professionnel.

Depuis votre arrivée il y a 6 ans, quelles mutations principales ont concerné la formation, pour répondre aux besoins des professionnels ?

Les mutations, profondes, résultent de l’évolution du processus de formation lui-même : individualisation et personnalisation des parcours de formation, raisonnement par bloc de compétences, maîtrise de capacités clés, évaluation en situation professionnelle, généralisation du numérique, entrée permanente, mixité et mixage des publics… Les formations se sont également adaptées aux orientations tant législatives que professionnelles. Avize Viti Campus a donc développé des parcours et des investissements, pour permettre aux apprenants de multiplier les expériences en France comme à l’international. Il s’agit aussi de développer des parcours pour toutes les personnes motivées par la filière vitivinicole, étrangers, personnes ‘en rupture’, handicapés, notamment par le biais de classes inclusives et de parcours de réussite.

Ensuite, nous devons permettre aux apprenants de s’orienter vers une agriculture du vivant (selon le slogan du ministère de l’Agriculture), plus respectueuse de l’environnement : réduction des doses, suppression des herbicides, introduction sur le renforcement auto-immunitaire de la plante, retour au travail du sol, nouveaux itinéraires techniques, enherbement et maitrise de celui-ci, renforcement de la maitrise agronomique et de la physiologie de la plante…

Enfin, les apprenants doivent pouvoir utiliser le matériel en économisant les ressources et maîtriser les nouvelles possibilités offertes par l’évolution des techniques : tracteurs avec une conduite économique, énergies alternatives, matériel adapté ou pratiques adaptées (conduite du chenillard, force équine, utilisation de pulvérisateurs à flux continus, entretien du matériel), sensibilisation sur les nouveaux outils complémentaires au matériel traditionnel : enjambeurs autonomes sécuritaires, géolocalisation et modélisation du parcellaire, cartographie et développement de la traçabilité par l’utilisation de nouvelles générations de logiciels comme MesParcelles…

« Avize Viti Campus : un modèle pour la viticulture de demain, le Domaine est lui-même certifié Viticulture Durable en Champagne depuis 6 ans. »
Jean-Luc Prost

La filière Champagne s’est donné deux objectifs : zéro herbicide en 2025 et 100 % des exploitations certifiées en 2030. Quel rôle doit jouer Avize Viti Campus ?

Ces deux objectifs de la filière constituent nos axes majeurs, sur lesquels toute l’équipe est mobilisée. Les 4 centres constitutifs participent à la construction et à la réalisation de ces objectifs qui sont également des axes en phase avec les orientations du ministère de l’Agriculture. Le Domaine est lui-même certifié Viticulture Durable en Champagne depuis 6 ans. Toutes nos formations intègrent ces objectifs. Nous organisons par ailleurs des modules de formations courts pour les professionnels, comme pour les apprenants. Avize viti Campus a également signé une convention avec le Comité Champagne afin d’assurer des formations en faveur de la certification VDC. Des stages sont assurés en partenariat avec les acteurs de la Champagne. Par exemple, en partenariat avec le Centre Vinicole Champagne Nicolas Feuillatte, nous mettons en place des formations sur le travail du sol et la maîtrise de l’enherbement.

Votre catalogue de formations est très fourni. Quelles sont celles qui décollent et pourquoi ?

L’évolution de la formation actuelle est très largement fonction de trois types de paramètres : la réglementation et les orientations du ministère de l’Agriculture, les besoins des professionnels, et les attentes sociétales. Le bac technologique STAV (sciences et techniques de l’agronomie et du vivant) permet aux élèves de se préparer pour la poursuite d’études dans les cycles supérieurs. Les formations professionnelles supérieures BTS viticulture œnologie et technico-commercial vins et spiritueux rencontrent également un vif succès, que ce soit par la voie initiale temps plein au lycée ou par alternance au CFA ou CFPPA. Aujourd’hui, les formation Bac Pro permettent aux élèves d’obtenir le certificat de taille de la Corporation des vignerons de champagne ou bien encore le niveau 2 ou 3 du Wine and Spirit Education Trust.

Nous développons avec succès des formations qui répondent aux besoins des professionnels : tractoriste, maintenance du matériel, oenotourisme… Les formations post bac, BTS viticulture-oenologie et BTS technico-commercial vins et spiritueux sont très demandées. Ces deux formations répondent au souhait des jeunes de trouver une autonomie salariale et une expérience qui développe leurs compétences auprès des professionnels. De leurs côtés, les employeurs apprécient l’investissement de l’équipe pédagogique, mais également le travail de recherche et de mise en relation.

La multiplication des formations et la création de modules courts, notamment dans l’agroéquipement, sont-elles parmi les meilleures réponses aux attentes du vignoble ?

Il ne fait aucun doute que la multiplication de l’offre de formation est une réponse aux besoins de formation, aux attentes plurielles de la profession. Il convient d’être à l’écoute quotidiennement des besoins des professionnels. Ainsi, nous participons à des groupes de travail programmés par les différents services du SGV ou par les groupements de producteurs, qui nous permettent de mettre en place l’ingénierie assurant la conduite de parcours spécialisés. Il est fondamental de travailler en partenariat avec les prescripteurs afin de communiquer sur la mise en place des parcours, d’informer les professionnels et de motiver leur participation à ces formations. Plusieurs types d’actions de sensibilisation relatives à l’agroéquipement sont ainsi opérationnelles : travail du sol, utilisation du matériel, mécanique et entretien, soudure…

Sur quels aspects techniques ou pratiques portent principalement les besoins ?

Sans pouvoir être exhaustif, ils concernent des points techniques ainsi que le management des personnels et des équipes. Les attentes sont en lien avec les orientations politiques et professionnelles. Ainsi, nous assurons des actions de formation, d’information et de sensibilisation aux attentes des professionnels, en multipliant les interventions de spécialistes. Nous organisons des journées à thème sur des points d’actualité : robotisation et utilisation d’enjambeurs autonomes, taille non mutilante et physiologie de la vigne, journée Ecophyto… Les thèmes qu’Avize Viti Campus est en mesure de proposer sont nombreux et en lien avec les défis environnementaux, économiques et sociaux.

Comment maintenir et consolider ce lien entre les apprenants jeunes et adultes, les professionnels et les enseignants/formateurs ?

Avize Viti Campus est une grande famille historique qui se perpétue. Le lycée, le CFA, le CFPPA et le Domaine bénéficient d’un avantage et d’une chance considérables : la plus grande partie des élèves, étudiants, apprentis et stagiaires qui sont venus étudier dans ces lieux gardent un excellent souvenir de leur passage. Depuis 1919 (époux Puisard) puis en 1952 pour les fondateurs de Champagne Sanger. D’autres personnalités de la Champagne, par leur engagement en tant que président ou vice-président de nos instances de gouvernance, ne ménagent ni leur temps ni leur engagement pour Avize Viti Campus. On peut signaler une participation toujours très efficace, notamment pour les stages de taille à Aÿ, dans la Vallée de la Marne ou encore sur Avize, où les vignerons de ces zones donnent de leur temps pour accompagner et participer au processus de formation de nos jeunes. Nous oeuvrons toujours au resserrement de ces liens fondamentaux.

Combien d’emplois non pourvus en Champagne viticole ?

« La fiabilité des chiffres fournis est malheureusement assez faible, notamment à cause du nombre extrêmement fort d’emplois saisonniers demandés », rappelle le directeur d’Avize Viti Campus. Le site Pôle Emploi.org, à l’issue d’une enquête de besoins en main-d’œuvre 2019, fait ressortir les offres suivantes :

  • Dans la Marne :  pour les viticulteurs, arboriculteurs salariés, projet de recrutement : 14 020 ; difficultés à recruter : 29,20 %, emplois saisonniers : 96,7%.
  • Dans l’Aube : pour les viticulteurs, arboriculteurs salariés, projet de recrutement : 5230 ; difficultés à recruter : 46,10 % ; emplois saisonniers : 97,9%.

Vingt diplômes, cent métiers !

« Notre devise pourrait être ‘Avize Viti Campus : vingt diplômes, cent métiers’. Aujourd’hui, les jeunes diplômés trouvent rapidement et facilement un emploi dans une multitude de métiers, en tant que salarié ou travailleur indépendant, en tant qu’ouvrier, technicien, agent de maîtrise ou cadre », assure Jean-Luc Prost. « En fait, nous pouvons classer les débouchés dans trois types de secteurs d’activité de la filière vitivinicole champenoise.

Les apprenants qui ont suivi l’un des cycles production (CAPA, BPA, BAC PRO, BPA, BPREA, BTSA Viticulture œnologie, certificat technicien de cave…) deviennent salariés viticoles, tractoristes, cavistes, chef d’équipe à la vigne ou en cave, et bien sûr chef d’exploitation viticole puisque le BAC PRO et le BPREA constituent les premiers diplômes octroyant la capacité professionnelle. Les apprenants qui ont suivi des certificats de spécialisation maintenance de matériels ou machines viticoles ou de matériels de cave trouvent des emplois dans les coopératives, maisons de Champagne ou sur les domaines. Pour les apprenants dans l’un des cycles commercialisation (Bac Pro technicien vente, BTS technico-commercial, certificat de commercialisation, spécialisation d’initiative locale accueil et œnotourisme en Champagne…) les débouchés sont également multiples : métiers de la vente des vins, agrofournitures, accueil des clients ou des visiteurs en Champagne… »

T.P.

www.avizeviticampus.fr

 

Profil des salariés recherchés : la vigne et la vente en priorité

Le groupe Xerfi, spécialiste des études économiques de filière, a publié une étude sur l’emploi et les ressources humaines dans le domaine de la production de vin et de vin effervescent en France. Celle-ci met notamment en évidence le poids social important du champagne : en effet, la liste des 200 employeurs les plus importants de la filière à l’échelle nationale compte 58 entreprises champenoises (maisons et coopératives). Le Grand Est accueille à lui seul 69 % des effectifs salariés de la fabrication de vin en France et les principaux départements employeurs de salariés sont la Marne, le Bas-Rhin, la Gironde et la Côte d’Or.

Les profils de salariés les plus recherchés par les entreprises pour ce secteur sont :

  • D’une part les ouvriers viticoles, notamment pour remplacer les départs à la retraite. Des remplacements qui ne sont pas faciles à assurer, car le métier souffre d’un manque d’attractivité vis-à-vis des jeunes générations (postes éloignés des centres-villes, travail en extérieur, image d’une filière fermée…).
  • D’autre part les commerciaux, sachant que le rapide développement du digital et du webmarketing va profondément modifier les profils recherchés dans ce secteur.

Paroles de diplômés devenus salariés

L’oenotourisme et l’agroéquipement viticole sont des orientations professionnelles qui offrent des opportunités de débouchés. Le BTS viticulture-oenologie est également prisé, car c’est un tremplin vers le DNO et beaucoup d’élèves souhaitent, en reprenant l’exploitation de leurs parents, développer leur propre gamme. Trois jeunes diplômés ont emprunté ces filières. Ils témoignent.

Marielle Fleury, 31 ans (Reims) a suivi la formation « Spécialisation d’Initiative locale Accueil et Oenotourisme » au CFPPA d’Avize. Avec en poche un BTS commerce international et une licence en communication option relations publiques, elle est actuellement guide interprète à la Cité du Champagne à Aÿ.

« Cette formation réunit toutes les missions appréciées à travers mes expériences professionnelles, avec une mise en valeur de ma région et de son produit phare, le champagne. Ce cursus m’a apporté des connaissances sur ce vin de manière professionnelle, en français et en anglais, et m’a aidé à les transmettre à tous les publics. Après avoir quitté le CFPPA, j’ai été recrutée par le Champagne Leclerc Briant pour être responsable de leur boutique avenue de Champagne à Epernay. Et depuis décembre 2019, je suis en poste à Aÿ. Nous accueillons les touristes, gérons les visites, les dégustations commentées, les achats, le fonctionnement de la boutique et des sites partenaires pour la vente des billets. J’aime transmettre mes connaissances aux clients et touristes, leur faire découvrir notre région et le champagne, les rencontrer également. La formation que j’ai reçue répond aux exigences du métier. »

 

David Leclerc, 26 ans (Epernay) est titulaire d’un Bac pro CGEA – Conduite et gestion de l’exploitation agricole – et d’un Certificat de spécialisation en tracteurs et machines agricoles (CSTMA), obtenus au CFA d’Avize, en apprentissage.

« J’ai fait le choix de suivre un Bac Pro, suite à une période de vendanges et pour mieux appréhender la culture de la vigne. Cette formation m’a plu dès le début et je me suis dit que j’avais choisi la bonne voie. Je me suis orienté ensuite vers le CSTMA pour être polyvalent dans mon métier et ainsi élargir ma palette de compétences. Ces formations m’ont apporté beaucoup de connaissances. J’ai opté pour ces diplômes par rapport aux débouchés qu’ils offraient, mais aussi parce que je me suis aperçu, au fil du temps, que ce métier me plaisait. Je travaille actuellement pour le Champagne Yves Jacques à Baye où j’ai fait mon apprentissage. Je suis ouvrier viticole tractoriste, mais j’effectue également tous les travaux à la vigne, en cuverie et en cave. Pour exercer ce métier, il faut d’abord s’intéresser à la viticulture, aimer le travail de la terre, le travail d’équipe, avoir de la dextérité pour conduire l’enjambeur, aimer manipuler le vin et ne pas avoir peur de se salir les mains. J’en aime tous les aspects. Les formations reçues correspondent parfaitement à cette profession. L’avantage de l’apprentissage est que l’on perfectionne des connaissances apprises en cours, on acquiert de l’expérience, directement dans le monde professionnel. »

 

Chloé Lesoeur, 20 ans (Tinqueux) a choisi la filière « Sciences et Technologie de l’Agriculture et du Vivant » pour pouvoir continuer ses études en BTS viti-oeno plus facilement avec les bases acquises. Diplôme en poche, elle est actuellement en Bachelor Sommellerie, Gastronomie and Luxury Services à l’INSEEC de Beaune.

« J’ai choisi le BTS viticulture-oenologie car ma soif de découvrir le monde de la vigne et du vin était de plus en plus grande. D’un point de vue purement scolaire, cette formation m’a apporté les connaissances théoriques viti-vinicoles mais aussi les compétences pratiques nécessaires. De plus, elle m’a permis d’obtenir des opportunités exceptionnelles avec différents stages chez des professionnels, mais aussi une ouverture sur le monde viticole en général. J’ai eu la chance d’aller à l’autre bout du monde, dans la plus grande winery du Canada. Après mon diplôme, je suis partie à Beaune pour effectuer mon Bachelor en apprentissage dans un restaurant à Volnay. J’avais besoin de voir un autre vignoble et une autre facette du vin. Après avoir étudié le côté production, je voulais découvrir l’aspect dégustation, partage et échange. J’ai poursuivi mes études afin d’approfondir mes connaissances. J’aime ce métier parce que je peux apporter aux clients un moment de découverte, de partage et de détente… Je souhaite être sommelière pendant un temps, puis évoluer vers autre chose, sûrement ouvrir mon propre business, une cave vin ou un bar à cocktails par exemple. Dans les 10 prochaines années, mon but serait de repartir à l’étranger pour y vivre quelques temps et découvrir un autre vignoble. »

Michel Haumont

 

La vision d’un vigneron chef d’entreprise

Récoltant-manipulant à Essômes-sur-Marne, Olivier Belin gère la société familiale.
Il a également d’autres responsabilités : vice-président du GEDV de l’Aisne,
coprésident des « Ambassadeurs du terroir et du tourisme en Vallée de Marne »
ainsi que trésorier de la section locale du SGV.

Comment gérez-vous l’emploi au sein de votre exploitation ?

Je suis en VDC-HVE depuis le printemps 2019. La chambre d’agriculture de l’Aisne m’a accompagné pour mettre en place cette certification. Actuellement, j’ai deux salariés à temps plein et depuis cette année, un apprenti du lycée viticole d’Avize. Si je m’occupe seul de la partie commerciale, ils m’aident systématiquement en cave ou en cuverie. Diversifier les activités est pour eux gratifiant. Quand la considération est là, les salariés sont plutôt fidèles. Il est important de savoir manager une équipe afin d’être à l’écoute et instaurer un climat de confiance et de respect. Au niveau des vendanges, j’ai changé de concept l’an passé en offrant le repas. Résultat, j’ai fait le plein en 15 jours ! C’est une marque d’estime. Cette période est un bon moyen de repérer de « petites pépites » qui seraient intéressées de venir travailler en saison. Il faut être attentif. J’ai eu par exemple une personne en renfort, en fin d’année pour la taille.

Constatez-vous cette pénurie de main-d’oeuvre dont tout le monde parle ?

Je ne ressens pas à ce jour de pénurie dans le vignoble, du moins au niveau de la Vallée de la Marne Ouest. La proximité avec la région parisienne nous permet d’attirer des personnes qui viennent travailler en saison. De même, le berceau de Soissons est un vivier intéressant pour renforcer les équipes de vendanges. Je pense que si pénurie il y a, elle se situe dans un domaine peu développé : le secrétariat et l’accueil. On a en effet besoin dans nos bureaux de gens compétents mais aussi polyvalents sachant parler anglais, accueillir le public, gérer les visites de groupe, préparer des commandes, faire du secrétariat spécifique viticole… C’est notre quotidien. Ma routine est l’exceptionnel et je gère l’imprévu en permanence. Il faudrait arriver à déléguer une partie de notre mission. En revanche, le poste comptabilité et gestion des fiches de paie peut être sous-traité. Ce sont des tâches complexes qui n’apportent pas de rentabilité supplémentaire.

« Le groupement d’employeurs est une solution d’avenir. On pourrait ainsi former et spécialiser des salariés. »
Olivier Belin

Quelles conséquences pourraient avoir sur l’emploi les objectifs zéro herbicide d’ici 2025 et 100 % de certifications d’ici 2030 ?

D’ici 2025, le métier de tractoriste va décoller. Je pense qu’il vaut mieux travailler en vivier interne, en formant nos salariés à ce métier et recruter pour remplacer ceux qui seront à la conduite de l’enjambeur. Je ne trouve pas que le passage à la VDC soit révolutionnaire sur la manière de travailler. Faire appel à un prestataire de services est une autre solution pour le travail du sol ou pour dépanner à un moment donné. L’idéal serait de passer par un groupement d’employeurs, même pour quelques heures par an. On pourrait ainsi former et spécialiser des salariés. A plusieurs viticulteurs, il serait possible de financer un poste à temps plein, alors que recruter une personne quelques heures par semaine ne serait pas avantageux, tant pour l’employeur que pour le salarié. Proposer des CDI attirerait beaucoup plus de monde par le biais de ces groupements. C’est une solution d’avenir.

Le travail du sol nous oblige à repenser notre modèle économique. Plutôt que d’acheter systématiquement un enjambeur et du matériel, il est possible d’aller vers des mises en commun à travers le développement des CUMA (coopératives d’utilisation de matériel agricole). Je pense qu’en Champagne, on a encore une belle voie de progression pour améliorer notre compétitivité. Le travail en commun est de plus en plus justifié.

Autre domaine source de débouchés : l’oenotourisme. Malheureusement, on n’a pas assez de flux pour missionner une personne à temps complet à l’accueil. La polyvalence est donc davantage recherchée. Le projet est encore embryonnaire, mais il serait envisageable d’ouvrir une boutique 7 jours sur 7, avec des viticulteurs de la Vallée de la Marne qui se relaieraient pour accueillir et vendre du champagne. Aujourd’hui, le problème c’est la rentabilité d’un tel projet, mais qui permettrait de répondre à l’afflux touristique.

Quelles formations sont susceptibles d’être davantage demandées à l’avenir ?

La formation de tractoriste et celles liées à l’oenotourisme et au secrétariat. C’est là que nos lycées viticoles jouent un rôle important, ce sont eux qui assurent la main-d’oeuvre de demain. Ils ont la lourde mission d’attirer et créer des vocations. Il faut valoriser l’identité du salarié viticole, communiquer sur la beauté et la noblesse du métier.

M.H.

Nouveauté : la MFR de Gionges s’ouvre à l’oenotourisme

A la prochaine rentrée scolaire, un diplôme de chargé de développement
en oenotourisme sera créé à la MFR de Gionges.
Une formation en alternance, destinée à marier connaissance du territoire,
communication et commercialisation.

François Deshayes devant le château qui accueille une partie des cours de la MFR et des réceptions le week-end.

La Maison Familiale et Rurale de Gionges ouvrira à la prochaine rentrée scolaire une nouvelle formation entièrement dédiée à l’oenotourisme. « L’objectif est de mixer l’oeonologie au tourisme et de booster les ventes directes », explique François Deshayes, directeur de la MFR.  Une dizaine d’étudiants devraient former les rangs de cette première promotion, qui durant un an alternera 14 semaines de cours et 33 semaines de stages. Reconnue par l’Etat, la formation sera ouverte aux titulaires de niveau III  (BTS, DUT…) en tourisme, management ou viticulture et à des personnes ayant une expérience professionnelle. Son objectif est de développer l’offre oenotouristique en lien avec le territoire, en se calquant sur l’expérience pédagogique conduite depuis trois ans par la MFR de Vayres, dans le Bordelais, qui fait partie du même réseau éducatif que celle de Gionges. « Cette formation s’adressera aussi à des titulaires d’un bac ou équivalent, justifiant d’une expérience professionnelle dans les secteurs du vin, du commerce, du tourisme, de la communication ainsi qu’aux personnes en reconversion professionnelle. »

Maîtrise de l’anglais

Le programme comprendra la découverte au management de projet (diagnostic de territoire, stratégie oenotouristique, gestion économique), l’animation d’une dégustation en français et en anglais, la gestion de la communication et l’accompagnement à la commercialisation des vins. La maîtrise de l’anglais sera importante. « Les 33 semaines de stage en entreprise (organisées sous la forme de contrats d’apprentissage) seront essentielles dans la formation. Et les 14 semaines de cours seront assurées par des enseignants mais aussi par des professionnels de la filière, qui apporteront leurs connaissances et témoigneront de leur expérience », souligne François Deshayes.

La partie théorique se déroulera aussi à La Crolière, coopérative viticole qui élabore et commercialise notamment le champagne Lady Dolan. Une marque créée en hommage à Rose Dolan, qui a légué à une association le château et des terrains utilisés aujourd’hui par la MFR. « Le château sert de dortoir à une partie des élèves, pour des cours et dégustations. Il accueille des groupes et cérémonies le week-end. Il est un bon outil au service du développement de l’oenotourisme. »

Différents modes de prise en charge de la formation sont prévus : contrat d’apprentissage, contrat de professionnalisation, CFP (compte personnel de formation), AIF (aide individuelle à la formation). Un accompagnement dans les démarches administratives sera assuré par le centre de formation. Le diplômé aura la possibilité de poursuivre des études ou d’accéder à un poste de responsable du développement de l’oeonotourisme dans un domaine viticole, une maison de champagne, un office de tourisme ou chez un tour-opérateur.

Ce diplôme facilitera également l’accès aux métiers de l’événementiel lié au vin et à la commercialisation. « Grâce à notre centre équestre, on peut imaginer, ensuite, une formation à la conduite de calèche pour des promenades au milieu des vignes, pour animer les fêtes ou mariages », lance François Deshayes. Une formation destinée à booster les initiatives.

Jean Batilliet

www.mfr-gionges.fr

CFA Viti de Bar-sur-Seine : un MAP « Méthodes viticoles alternatives » pour cultiver l’adaptabilité

Les modules d’approfondissement professionnel (MAP) permettent,
en complément des enseignements régis par le référentiel national,
de donner aux apprentis le moyen d’aller sur le terrain pour confronter
les expertises de professionnels soucieux de partager leur savoir-faire
et leur vision du métier. Et de son évolution.

Corentin est apprenti dans une entreprise située dans le secteur du Sézannais. Il s’y imprègne des pratiques bio du couple d’exploitants, Aurélie et Loïc (Champagne Barrat-Masson, à Villenauxe), avec qui il apprend sur le terrain. Mais quand son établissement de formation, le CFA Viti de Bar-sur-Seine, lui propose d’aller à la rencontre d’autres vignerons dont l’approche et le discours peuvent différer, il fait volontiers le déplacement avec les onze jeunes de sa classe de Bac Pro Vigne & Vin. Au contact du passionné et passionnant Michel Jacob (Champagne Serge Mathieu, à Avirey-Lingey) qui a détaillé ses projets initiés dans le domaine des nouvelles technologies (traitements des maladies cryptogamiques par UV, recours aux robots et aux drones dans les parcelles) afin de s’adapter aux évolutions en cours et limiter toujours plus les impacts de l’homme sur l’environnement, il a apprécié le ton et le fond des propos tenus deux heures durant. « Pour nous, c’est une chance de pouvoir aller visiter des viticulteurs qui nous font découvrir leurs installations et partagent leur vision des réalités du présent et se projettent dans l’avenir du métier. C’est concret et cela nous parle », explique le jeune homme visiblement ravi que l’équipe enseignante de l’EPL de l’Aube, dont le CFA Viti est une composante, puisse mettre en place des MAP qui collent à l’actualité et aux attentes des jeunes.

Démultiplier les rencontres avec les professionnels

© Philippe Schilde

« Les MAP, ce sont des modules d’approfondissement professionnel, que nous proposons en complément du référentiel national. Nous les bâtissons en fonction des réalités locales. Ils sont laissés à notre appréciation, et cette année nous avons choisi de mettre l’accent sur les méthodes viticoles alternatives », déclare Olivier Euillot. Enumérant volontiers les autres rencontres effectuées dans le cadre de ce module très « terrain » vécu par la classe barséquanaise, le formateur est convaincu que les jeunes doivent « collecter des témoignages et poser des questions pour se forger leur propre avis. Ils auront des choix à faire. Eux aussi devront chercher les meilleures solutions. Pour ce faire, il ne faut surtout pas les figer dans un carcan. »

« Cultiver l’ouverture d’esprit et l’adaptabilité » sont les mots-clés de ce parcours faisant l’objet d’un CCF (contrôle en cours de formation) qui comptera, l’heure voulue, dans la délivrance du diplôme. Au même titre que le volet académique de la formation.

« Il est de notre devoir de sensibiliser et former les jeunes aux nouvelles techniques en lien avec le verdissement du vignoble, notamment. Ce MAP permet de démultiplier les rencontres avec des professionnels – certains sont de potentiels maîtres d’apprentissage, d’ailleurs – et des structures qui avancent », analyse Philippe Galland. Le directeur du Centre de formation des apprentis de l’Aube (filières viti, paysage et forêt/bois) encourage donc ses équipes à monter d’autres projets fléchés dans cette dynamique. « Nous venons d’adhérer au GDV de l’Aube dans l’optique de pouvoir suivre certaines réunions techniques. Les progrès réalisés doivent être mis à portée de main de nos apprentis et révélés aux jeunes susceptibles de le devenir à leur tour. Pour attirer des compétences dans une filière qui a de réels besoins, il faut dire que la question de la pénibilité est prise en compte ; démontrer que la profession de vigneron, c’est une diversité de métiers dans laquelle on trouve matière à s’épanouir… »

Philippe Schilde