Il y a 130 ans

Phylloxéra : du retard à l’allumage…

Phylloxéra : du retard à l’allumage…
Si l’année 2020 a débuté avec le coronavirus, elle coïncide aussi avec l’anniversaire d’une autre sinistre pandémie. Il y a 130 ans, un insecte dévastateur, le phylloxéra était repéré pour la première fois aux portes de la Champagne, dans le village de Trélou…

Lorsqu’au milieu du XIXe siècle, le phylloxéra touche le vignoble français, celui-ci est au sommet de sa gloire. Avec 2,5 millions d’hectares, il n’aura jamais été aussi étendu. Il vient aussi de sortir vainqueur de l’oïdium grâce aux recherches d’Henri Marès. Une concomitance qui ne doit rien au hasard. C’est dans le cadre de cette lutte qu’on a introduit en France des plants américains pour tester leur résistance, sans savoir qu’ils étaient porteurs du puceron dévastateur. Attaquant les racines et desséchant les plants de vignes, le phylloxéra se reproduit à une vitesse vertigineuse : un seul insecte a une descendance de dix millions d’individus en un an ! Malgré une mobilisation sans précédent de la recherche nationale, aucun remède n’est trouvé, si ce n’est le sulfure de carbone qui permet de retarder la progression du puceron, mais pas de l’endiguer. Dès 1871, on s’oriente donc vers le greffage des plants français sur des porte-greffes issus de vignes américaines, dont le tissu situé juste en dessous de l’écorce, très actif, cicatrise mieux après les piqûres de l’insecte.

Solution radicale

On aurait pu penser que la Champagne, touchée tardivement, serait bien préparée. Il n’en est rien. Pendant des années, vignerons et négociants vivent dans le déni. En 1890 encore, dans les pages du Vigneron Champenois, on peut lire que planter du sainfoin et de la luzerne suffisent à se prémunir ! Beaucoup pensent aussi que le climat très froid de la région ne permet pas la survie du puceron. Lorsqu’en 1886, le phylloxéra est repéré à Cutrel, près de Provins, à 90 kilomètres de la Marne, le Syndicat du commerce des vins de Champagne (ancêtre de l’UMC), ne s’inquiète guère. Il s’agit d’« un sol arable sablonneux (…) dans lequel ne se rencontrent pas, comme en Champagne, des pierres à fusil » et dont le « sous-sol n’est pas non plus crayeux ». Il faut attendre les premières vignes phylloxérées découvertes à Trélou, dans l’Aisne, en 1890, pour voir la profession prendre les premières mesures.

Le SCVC imagine alors la création d’un grand syndicat anti-phylloxérique. Celui-ci, grâce à une loi opportunément votée en 1888, sera autorisé à imposer, avec le concours des pouvoirs publics, toutes ses préconisations s’il parvient à regrouper deux tiers des propriétaires viticoles. La technique exigée par cette organisation est radicale : l’arrachage systématique des plants phylloxérés avec interdiction de replanter pendant six ans. Le syndicat indemnise les viticulteurs sinistrés en s’appuyant sur une taxe obligatoire.  Quant au sulfure de carbone, il ne peut être employé qu’à titre préventif.

Cette solution, qui n’est autre que le modèle suisse sur lequel les maisons se sont beaucoup documentées, suscite des critiques. Le professeur départemental d’agriculture, M. Doutté, considère qu’elle ne fait que repousser le problème, le greffage étant à terme inéluctable. Le syndicat du commerce demande cependant que le rapport où il fait état de ses réserves ne soit pas publié pour ne pas compromettre l’autorité de la nouvelle organisation. Même les champs expérimentaux testant les porte-greffes américains seront interdits et la préfecture les fera arracher.

Inspecteurs repoussés

Les affrontements politiques entre vignerons et négociants ne tardent pas à miner le fonctionnement du syndicat. Beaucoup de vignerons ne perçoivent pas le danger phylloxérique. Pour les maisons, dont les domaines sont constitués de parcelles disséminées dans toute la région, la prise de conscience est évidemment plus aisée : chaque négociant a au moins été touché sur l’une de ses vignes. Alors que pour le vigneron dont le domaine est concentré sur un seul cru, il peut se passer des années avant qu’il n’observe la moindre trace de phylloxéra… Le syndicat hérite par ailleurs des relations difficiles qui existaient avant l’arrivée du phylloxéra entre vignerons et négociants, liées à une répartition parfois inéquitable des bénéfices de la branche.

Certains vignerons considèrent ainsi le puceron comme une invention des maisons pour accaparer leurs terres tandis que le véritable phylloxéra serait d’abord le négoce. Pour René Lamarre, rédacteur du journal La Révolution champenoise, si l’insecte existe, il constitue une bénédiction, il fera augmenter le prix du raisin ! Dans ces conditions, le travail des inspecteurs qui viennent vérifier l’absence de vignes phylloxérées dans les parcelles est compliqué. Certains vignerons interdisent l’accès à leurs champs.

Finalement, en 1896, le syndicat est dissout. Le SCVC décide de créer une nouvelle organisation sur des bases différentes en tirant les leçons de cet échec : l’Association viticole champenoise. Celle-ci adopte cette fois la solution du greffage et se fixe pour objectif, grâce à une organisation collective de la recherche, de trouver le porte-greffe le plus adapté aux sols champenois. Elle considère aussi que pour éviter un brusque rajeunissement du vignoble qui nuirait à la qualité du champagne, il convient de prolonger le plus longtemps possible les plants français grâce au sulfure de carbone dont l’usage ne sera plus seulement préventif mais employé également pour les vignes déjà phylloxérées.

Bonne image et neutralité de l’AVC

Pour éviter les conflits politiques, l’AVC n’est composée que de maisons, mais encourage financièrement dans chaque village la création de syndicats anti-phylloxériques formés par les vignerons. On notera au passage que c’est cette multitude de syndicats anti-phylloxériques locaux qui va former le creuset du SGV créé en 1904. L’AVC renonce à toute mesure de coercition. D’ailleurs, en n’attribuant ses subventions qu’aux syndicats qui respectent ses critères techniques, elle contrôle de manière tout aussi efficace les conditions de la replantation et assure l’homogénéité qualitative du futur vignoble. C’est ainsi qu’elle exclut de son soutien les villages qui souhaitent employer des plants directs américains ou du meslier.

La nouvelle organisation ne fait cependant pas l’unanimité au sein du négoce. Alors que les maisons luttent pour réserver le nom « champagne » aux vins issus des coteaux champenois, Alfred Werlé craint que l’usage de vignes étrangères, même uniquement comme porte-greffes, ne donne des arguments aux champagnes américains. Par ailleurs, il n’est pas dit qu’on parvienne à conserver les qualités organoleptiques des anciens cépages français.

Gaston Chandon de Briailles, quant à lui, voit dans l’AVC une future « pépinière de fonctionnaires », soumise à la doctrine d’universitaires peu soucieux des réalités du terrain. Il considère aussi que si la recherche collective est adaptée à l’industrie, en agriculture, les solutions sont différentes d’un terroir à l’autre. Qu’arrivera-t-il si le raisin des nouvelles vignes greffées se révèle à l’usage impropre à la production de champagne ? Le négoce, qui aura encouragé les vignerons à les planter, sera lié moralement et ne pourra en refuser l’achat…

Gaston Chandon de Briailles préfère privilégier la recherche privée, qui, en Champagne, suscite moins de difficultés qu’ailleurs. En effet, les vignes sont imbriquées et chacun peut observer ce que fait le voisin : aucune technique ne demeure longtemps secrète. Moët & Chandon restera donc d’abord à l’écart de l’AVC et développera son propre centre de recherche, Fort Chabrol, ce qui ne l’empêchera pas de publier ses résultats et de créer une école de greffage pour les vignerons.

L’AVC va rencontrer un franc succès. Après différents essais, pour s’adapter à la craie, elle sélectionne le berlianderi 41 B, un porte-greffe issu du Texas où les sols sont riches en calcaire et qui résiste bien à la chlorose. Si l’AVC est une création du négoce, son caractère technique est gage de neutralité et lui assure une bonne image chez les vignerons qui reconnaissent son expertise. Le recrutement de Georges Chappaz, ancien professeur départemental d’agriculture de la Marne – et personnalité indépendante du négoce – renforce cette perception.

Après les affrontements de 1911, l’AVC va ainsi devenir un instrument de rapprochement entre vignerons et négociants, en particulier à travers les premiers banquets interprofessionnels qu’elle organise dans les années 1920. Elle élargit alors ses interventions vers des questions plus économiques, considérant que pour replanter, le vigneron n’a pas seulement besoin d’un soutien technique mais de la garantie de revenus. Elle encourage par conséquent la stabilisation du prix du raisin. Elle initiera aussi le premier comité de propagande collective, codirigé par les présidents du SCVC et du SGV. C’est le point de départ de la construction interprofessionnelle, même s’il faudra attendre 1950 pour que, sous la pression de Jean Quénardel, l’AVC soit gérée paritairement avec les vignerons.

De notre envoyé spécial à Vertus…

L’arrachage obligatoire des plants phylloxérés, l’interdiction de replanter pendant 6 ans et le prélèvement d’une taxe pour indemniser les sinistrés provoquèrent de vives réactions dans le vignoble.
(Extrait du journal Le Temps, 1894)

« Je vous ai télégraphié que, samedi, il avait été impossible de procéder aux ventes après saisie pour non-paiement de la taxe phylloxérique, à cause de l’attitude de la population de Vertus, et que dimanche soir un engin explosif avait été trouvé sur une fenêtre de la perception. Hier matin, le procureur de la République et le juge d’instruction, assisté du commandant et du capitaine de gendarmerie et du commissaire spécial de Châlons et accompagnés de quelques gendarmes, se transportaient sur les lieux (…). Dès leur arrivée, leur action s’est trouvée paralysée (…) par la résistance d’une bande composée d’environ 300 individus, recrutés non seulement à Vertus mais dans les villages voisins. Cette bande, parfaitement organisée, obéissant à des appels de clairon, renseignée par un service de vélocipédistes et surtout abreuvée à barriques ouvertes de vin blanc et d’eau de vie de marc, paraissait dirigée par deux gentlemen à cheval, venus d’une propriété voisine, qui n’ont pas quitté la place du Marché et dont on venait prendre les ordres. »