Témoignages

La crise sanitaire vécue de l’intérieur par des opérateurs champenois

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Benoit Velut : « Le tirage tombe à l’eau, mais tout le reste avance bien »

A Montgueux, Benoît Velut (Champagne Jean Velut) avait programmé le tirage des bouteilles pour la semaine de Pâques, mais c’est tombé à l’eau. Il lui a fallu repousser l’opération à une date ultérieure, encore inconnue. « Nous devions mobiliser une quinzaine de personnes en cave pour ce tirage qui se fait à la chaîne dans des conditions encore très artisanales chez nous. Compte tenu des règles de confinement, une telle organisation était rendue impossible. Nous verrons plus tard. Nos vins sont prêts, ils ne s’oxydent pas et peuvent patienter quelques semaines en cuves. Il n’y a aucun péril sur notre matière première », assure le jeune vigneron en craignant juste d’être un peu bousculé quand il faudra conduire cette opération à une période où la végétation entrera dans une phase plus intense de développement et nécessitera des bras dans les vignes.

Pour l’heure, il a pu se mettre à jour sur les pentes de la colline dominant la ville de Troyes. Il l’a fait avec deux équipiers expérimentés en respectant les distances de sécurité. « La taille et le liage sont derrière nous, nous avons pu retendre les fils et les nettoyer des vrilles qui restaient afin de préparer au mieux le palissage », expose ce membre du Groupe des Jeunes Vignerons de la Champagne qui s’est placé en « mode anticipation » pour ne pas avoir « à naviguer à vue » dans une période bouleversée par la crise sanitaire. Pas question de perdre ses repères ni du temps d’ailleurs.

La question environnementale toujours d’actualité

« Depuis la mise en place du confinement, papa (Denis Velut) a beaucoup travaillé au sein de l’atelier de mécanique de l’exploitation pendant que j’œuvrais dans les rangs au grand air. Il a pu donner forme à un projet de panneaux récupérateurs, lequel sera testé grandeur réelle lors de traitements précoces réalisés à l’éclatement des bourgeons. Avec cette adaptation de matériel, l’objectif qu’il s’est fixé est de récupérer 80 % de la bouillie de souffre », révèle le fils en notant que la diminution du nombre de réunions auxquelles participe habituellement son père dans le cadre de son engagement au Syndicat, profite à la cause environnementale qu’il défend ardemment. « A lui tout seul, papa, qui a déjà mis au point un prototype de bineuse, est à la fois le bureau d’études et le mécano en chef de notre entreprise », glisse Benoît Velut, pour qui ce temps libéré aura été une aubaine.

Pour sa part, le jeune homme a fait une croix sur le salon commercial auquel il aurait dû participer dans le Nord au mois d’avril. « Je vais inciter les clients fidèles à commander par correspondance, même si j’ai quelques scrupules à faire tourner des livreurs actuellement. Sur la première quinzaine de mars nous avions plutôt bien travaillé en termes d’expéditions, mais nous risquons de boire le bouillon sur avril, notamment parce que nos premiers marchés export se situent aux USA et en Italie. Je multiplie les visio-conférences avec nos partenaires en France et à l’étranger pour essayer de maintenir un courant d’affaires, mais je sens que cela risque de faire mal », conclut-il en tentant de garder le sourire.

Des infos analysées, transmises avec réactivité

Le report puis l’annulation de l’assemblée générale du Groupe des Jeunes chagrinent le vigneron aubois car des réflexions avaient été initiées qui n’ont pu être exposées et débattues. « Nous accusons le coup mais cela ne nous empêchera pas continuer à produire de la réflexion », affirme Benoît Velut en louant la manière dont la crise sanitaire est gérée par les aînés au sein du SGV. « L’information que nous recevons est très complète sur les plans légal, social, vignoble… Elle a le mérite du recul de l’analyse et de l’adaptation aux problématiques de notre métier, tout en étant transmise aux adhérents avec une grande réactivité. Cela nous permet de nous positionner, d’aller vers les meilleures décisions à prendre », note-t-il, déjà « curieux de savoir comment l’après-crise va être imaginée, sachant que la crise du coronavirus ne va ressembler à aucune autre », selon lui.

Jean-Noël Pfaff : « Poursuivre la production pour être parés à la reprise »

« A la Covama, nous avons une quarantaine de collaborateurs, en production et dans les moyens support, qui n’ont jamais cessé de travailler sur site. D’emblée, il nous a semblé judicieux de pas stopper la machine afin de pouvoir repartir avec plus de facilité quand la crise s’estompera », annonce Jean-Noël Pfaff. Le directeur général de la coopérative de Château-Thierry n’hésite d’ailleurs pas à prêter main-forte sur les lignes de production où les activités de tirage, d’habillage, de pointage ou encore de dégorgement se poursuivent. Ce faisant, depuis que l’épidémie sévit, il veille bien évidemment à ce que les mesures barrières s’appliquent de la manière la plus stricte afin d’assurer une protection maximale aux personnels en activité.

« Les précautions maximales sont prises. Nous avons réaménagé les vestiaires. Les distances (1,5 mètre sur les différents postes) sont respectées et nous portons le masque en production. Nos équipiers ont toujours du gel hydroalcoolique à portée de main. Pour ce qui est des repas, ils sont pris sur place, l’entreprise faisant appel à un traiteur afin de simplifier les choses », détaille-t-il, soucieux de pouvoir assurer des flux encore existants avec la grande distribution et certains clients étrangers.

Tout le personnel de la coop, hélas, n’est pas à la manœuvre. Des mamans ont pris des jours pour garde d’enfants et les personnels présentant des risques de fragilité (problème de santé) sont confinés à la maison, en télétravail quand c’est possible pour eux.

Du chômage technique dans les filiales commerciales

La direction a malgré tout dû recourir à du chômage partiel pour les  collaborateurs œuvrant pour le compte des filiales commerciales (champagnes Pannier, Jacquart, Montaudon). « Dans ces fonctions, les équipes ont été fortement réduites puisqu’il ne reste qu’environ 10 % de personnels actifs, chargés d’assurer les affaires courantes : déclarations de TVA, payes, opérations de douane et autres obligations légales… », précise Jean-Noël Pfaff en déplorant cette situation car il est intimement convaincu que pour le moral des troupes, il est préférable de travailler. « On se sent mieux au boulot et plutôt mal en confinement », lâche-t-il en citant en exemple les adhérents de la Covama nombreux à s’activer dans leurs vignes. « Ils ont bien intégré les consignes de sécurité transmises par les pouvoirs publics et les règles de bon sens. Ils savent qu’en qualité d’employeurs, ils ont des obligations de moyens vis-à-vis de leurs équipiers. Tout est question d’organisation », observe le directeur, toujours prêt à véhiculer les messages de prévention, les bonnes pratiques et les consignes en vigueur.

Pour la suite des opérations, Jean-Noël Pfaff entend rester toujours aussi pragmatique. « Il y a toujours des risques sur les approvisionnements, sur la logistique, mais les problématiques techniques ne doivent pas nous empêcher d’avancer, de nous préparer au redémarrage économique », argumente ce dirigeant, en ne doutant pas que la filière champagne saura « poser les bons diagnostics et agir dans une voie cohérente pour l’avenir ».

Maxime Toubart, président du SGV : « Faire face aux inconnues d’une crise sans précédent »

© SGV Alain Julien

En 2008, vous étiez le président du Groupe des jeunes et vous aviez tenu votre assemblée générale sur le thème de « La crise en Champagne » en pressentant que le « vent pouvait tourner » au vu des turbulences économiques observées à l’époque à l’échelle mondiale. Cette crise s’est produite. Vous avez donc une expérience de ce qu’est une crise internationale…

A l’époque, le Groupe des jeunes avait prédit ce qui allait arriver et il avait travaillé sur ce thème, notamment en analysant les effets des crises passées, mais il n’était pas devin. Les signaux s’accumulaient. Il y avait de la spéculation et tout le monde savait que la bulle financière allait finir par éclater. Prévisible, la crise dite des “subprimes” est survenue et elle a eu des incidences sur tous les marchés internationaux. L’activité du champagne étant corrélée à la santé de l’économie mondiale, notre filière a été durement impactée en 2009 avec une baisse des ventes de 9 % par rapport à 2008. C’était grave, mais d’assez courte durée. Certainement loin, très loin de l’ampleur de ce que nous allons vivre avec la crise sanitaire en cours doublée d’une crise économique aux répercussions bien plus considérables, inimaginables jusqu’alors. Nous allons devoir faire face à un raz-de-marée, une crise sans précédent. Quand et comment l’activité repartira-t-elle ? Nul ne le sait aujourd’hui. Ce qui est sûr, c’est que cette crise va induire de profonds changements dans notre société, dans notre manière de vivre. Beaucoup de choses vont être déstructurées. Ne nous voilons pas la face, nous allons être dans le dur. Il faudra certainement plusieurs années pour se remettre d’une telle onde de choc planétaire.

Vous venez d’être réélu à la tête du Syndicat. Que doit faire le SGV pour tenter de limiter les effets négatifs à court, moyen et long termes ?

Immédiatement, nous avons enclenché toutes les mesures nécessaires, en phase avec les décisions prises par les pouvoirs publics pour préserver la santé des personnes, des salariés, des adhérents, de leurs équipes, des populations. Mais la première chose à faire, à mes yeux, est de ne surtout pas céder à la précipitation. Agir dans l’urgence serait contreproductif. Notre chance, si l’on peut dire, c’est que cette crise survient dans les mois les plus creux de notre activité commerciale. Nous pouvons continuer de travailler dans les vignes où l’activité va devenir plus intense, et en cave aussi, en appliquant les indispensables mesures de protection pour limiter les risques. Ce qui doit nous permettre de préparer la prochaine vendange. Le rôle du Syndicat est de prévoir, d’anticiper l’avenir, mais pour cela il nous faut un peu de visibilité. Nous allons bâtir différents scénarios pour tenter d’assurer le maintien des exploitations, éviter des défaillances d’opérateurs car une telle crise occasionnera de la casse, forcément. Nous devons aussi être attentifs aux contraintes qui pèsent sur nos acheteurs du négoce en trouvant un point d’équilibre. Pour déterminer le rendement, nous avions pris l’habitude de nous baser sur un système de calcul avec trois paramètres : le ratio de stocks, les ventes effectives et les prévisions de ventes. Aujourd’hui, avec les inconnues sur les ventes, nous devons trouver l’outil qui permette de récolter suffisamment sans engorger le commerce, sans détruire l’organisation qui a fait la réussite de la Champagne jusqu’à présent.

Dans d’autres régions viticoles qui souffrent, on parle déjà de distillation de crise et d’arrachage. On n’en est pas là en Champagne ?

Non, le copartage des responsabilités sur le classement de l’appellation – un rendement en phase avec les débouchés économiques – est une force en Champagne qui doit nous permettre de ne pas en arriver là. Ensemble, nous devons trouver le moyen d’écrêter le pic de la crise, de lisser le problème sur la durée pour amoindrir le choc. L’effort à réaliser doit porter sur plusieurs années. Nous savons déjà que le déconfinement va être encore plus compliqué à mettre en œuvre que le confinement. Pour les cafés, restaurants, les événements et le tourisme, on a compris en écoutant le président de la République au soir du lundi de Pâques que le retour à la normale n’était pas pour bientôt. A date, dans la plupart de nos entreprises, les trésoreries sont encore là. Les échéances des raisins de juin et de septembre seront payées, mais il faudra faire attention à nos dépenses personnelles et professionnelles dans les mois qui viennent. Il faudra également utiliser les mécanismes d’aide mis en place, aller négocier avec les banques. Quant à la filière, qui est un poumon économique pour la région (avec les industries connexes et l’œnotourisme), elle devra être accompagnée par les pouvoirs publics pour ne pas subir un clash trop brutal. Le préfet de la Marne et ceux des autres départements, aussi ont bien conscience du rôle économique de la filière pour la région.

Propos recueillis par Philippe Schilde