Selosse père et fils

Transmettre le domaine et… l’espoir

Transmettre le domaine et… l’espoir

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Citations au fil de la conversation

Valeurs à préserver – « Si le monde de l’art était ma vocation et que je devienne conservateur d’un musée spécifique dédié à un peintre (disons Quentin de La Tour, à Saint-Quentin) n’étant plus guère reconnu dans la période, il faudrait que j’assume ma fonction, celle de protéger ce patrimoine, pour qu’il continue de témoigner dans le temps. Et c’est une certitude, un jour il reviendra dans la lumière. J’aurais alors le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait pour préserver intacts l’œuvre et l’image de cet artiste. »

Faire de la pédagogie – « Sans doute devrions-nous faire davantage de pédagogie auprès de la jeunesse – et pas seulement elle – autour de la géologie de la Champagne, pour montrer qu’elle est porteuse d’une identité marquée, on pourrait même dire discriminante. »

Garantir la redistribution – « Les artisans vignerons sont pris entre le marteau et l’enclume. On aurait pu être la première région viticole classée ‘Commerce équitable’ car la redistribution s’est plutôt bien faite au fil des dernières décennies. Sans faire de procès d’intention au négoce, il serait bien que cela puisse continuer dans ce schéma qui permet à chacun de vivre de son travail. »

Faire preuve d’humilité –  « On n’est pas des artistes, l’artiste c’est la parcelle. Nous ne sommes que le galeriste, c’est-à-dire le professionnel qui va collecter les œuvres offertes par la nature. Après, nous la mettons en scène avec notre façon d’accrocher et d’éclairer, en faisant la meilleure synthèse possible de nos expériences et de nos connaissances dans le domaine du vin. C’est la même chose en gastronomie, le bon cuisinier est celui qui se met au service du produit. »

Garder l’ambition – « Il faut différencier ambition et prétention. L’ambition repose sur des efforts réalisés sur un axe tracé. Il faut que nous ayons des personnes ambitieuses pour la Champagne. Il faut garder l’ambition. »

Culte de la nature – «  Je fais partie de ces agriculteurs, sylviculteurs, viticulteurs émerveillés par leur champ, leur bois, leur vigne. Le terme exploitant est venu un peu ternir cette notion de culte figurant au cœur même de notre métier. »

Transmission : Guillaume S.
se fait un prénom

Déjà dans le top 20 des flacons de champagne vendus aux enchères en 2020 ! D’après le palmarès établi par iDealwine (relatif aux ventes réalisées au cours du premier semestre) Guillaume Selosse pointe en 12e position avec une bouteille de sa cuvée « Au Dessus du Gros Mont ». Certes, en termes de prix déboursé pour une bouteille, il reste encore assez loin d’un « Brut grand cru blanc de blancs » signé Jacques Selosse (5e place, occupée par son paternel) et de quelques vieux millésimes élaborés par de grandes maisons champenoises, mais il figure parmi les nectars dont la rareté attise la convoitise d’amateurs de champagne privilégiés en quête de vin d’exception.

Cette cuvée « Au Dessus du Gros Mont » est le fruit d’une belle histoire que Guillaume ne se lasse pas de rapporter avec beaucoup de tendresse dans la voix : « A mes 18 ans, en cadeau d’anniversaire, ma grand-mère paternelle m’a offert une parcelle de presque 8 ares située sur Cramant. Elle m’a dit : ‘C’est ton jardin, tu peux y conduire tes propres expériences’. Le  souhait qu’elle a alors émis était que les bouteilles issues de cette parcelle soit chaque année une occasion de se souvenir d’elle. Avec « Au Dessus du Gros Mont », je m’efforce de lui rendre le plus beau des hommages ». Et, vu que le produit « matche avec les consommateurs », il est d’autant plus heureux de parapher cette création ‘Guillaume S.’ ». Le choix de gommer le patronyme sur l’étiquette pour ne garder que la première lettre du nom est volontaire de sa part. Sans renier ce qu’il a appris aux côtés d ‘Anselme, il entend affirmer sa propre identité, un caractère différent du papa. Pendant de ce Blanc de blancs, un Blanc de noirs baptisé « Largillier » a été créé en collaboration avec un vigneron de la Côte des Bar, Jérôme Coessens, en cours de conversion bio. « Il me fournit des pinots qui parlent, qui chantent, qui rigolent. Je les vinifie deux ans sous bois et un an en cuve, de manière à user le vin avant de le rajeunir ensuite avec la prise de mousse », révèle-t-il, en montrant sa capacité à tracer sa propre voie, à s’émanciper.

Savoir-faire et surtout savoir-réfléchir

Le rapport au père ? « On s’engueule de moins en moins, on se comprend de mieux en mieux », sourit le jeune homme aussi ébouriffé qu’enthousiaste à l’idée de poursuivre des expérimentations, véritables marques de fabrique de la maison. Se mettant peu à peu en retrait, mais toujours prêt à « faire vivre le maximum d’expérience » à son garçon, Anselme Selosse se réjouit de la manière dont la transmission s’opère. Guillaume a des visions, des envies. Il n’a pas chaussé les pantoufles de son père, « il n’est pas là pour reproduire ce que j’ai fait. Il porte des remises en question et des réflexions qui lui sont propres. Cela me fait plaisir. »

Par exemple, là où, pour des questions de biodiversité, Anselme laissait beaucoup d’herbe pousser dans les vignes, Guillaume a ressorti de vieux tracteurs et repris le fastidieux travail mécanique du sol. « Il a perçu le dépérissement de la vigne lié à cette strate herbacée. Il a décidé de travailler différemment et c’est bien vu de sa part. Enfermé dans nos crédos, parfois, on ne se pose plus trop de questions sur nos pratiques. Or, des remises en cause sont utiles et nécessaires. La répétition du savoir-faire n’est pas signe d’avancée. La tradition c’est de l’adaptation permanente basée sur un savoir-réfléchir. »

Corinne et Anselme Selosse ont également une fille, Léa, qui a choisi d’être étiopathe et qui travaille à Reims. « Elle soigne la cause du mal, pas seulement les symptômes ! », annonce son père les yeux emplis de bonheur. Avec son épouse, il veille à ce que personne ne soit lésé dans la transmission, exercice complexe en Champagne : « Il faut que tout soit équitable, et là-dessus, pas question de faire des économies. »

Philippe Schilde

Peaufiner un coteaux champenois blanc, entre autres

L’idée de sortir de grands vins tranquilles titille l’esprit de Guillaume Selosse depuis plusieurs années. « Depuis que je suis revenu sur le domaine, nous avons eu des récoltes pas vraiment faciles, peu propices pour s’y mettre avec des garanties de résultat à la hauteur de nos ambitions. Pas question pour nous de produire un truc moyen… Mais, heureusement, le millésime 2019 a constitué un véritable marqueur de la décennie et mon père m’a dit ‘vas-y, lance-toi’. Je ne me suis pas fait prier et j’ai commencé par sélectionner les futs qui me permettront de réaliser un élevage prolongé. Je souhaite en effet partir sur la réduction et retrouver dans le vin le côté pop-corn que j’aime bien. J’apprécie aussi les notes de pierre à fusil. » L’étincelle s’est donc produite et le jeune vigneron peaufine aujourd’hui un coteaux blanc dont le premier tirage se limitera à 400 litres. Il n’y en aura pas pour tout le monde.

« Il ne faut rien précipiter. Je cherche la bonne direction pour, un jour, si possible, rivaliser avec de grands crus de Bourgogne. Cela doit passer par de la continuité et de la régularité dans l’offre, le plus dur à obtenir. Les volumes monteront quand j’aurai trouvé le meilleur rapport infusion-extraction », précise-t-il. De la même façon, il évoque le projet d’élaborer des coteaux rouges. « Pour cela, mon rêve serait de pouvoir acquérir une belle parcelle sur Bouzy, Ambonnay ou Aÿ… ». Pas question pour lui de brûler les étapes ni de révolutionner quoi que ce soit. Son père, ses maîtres d’apprentissage et ses premières expériences personnelles lui ont enseigné l’exigence et la patience.

Etre inventif

portrait d Anselme Selosse et de son fils Guillaume du Champagne Jacques Selosse a Avize dans la Marne

« Je veux aller au bout en montrant tout ce que la vigne peut donner. Avec mon vin, j’ai produit du vinaigre. Demain, je produirai peut-être de l’huile de pépin de raisin. J’ai fait de essais. Avec les cendres des sarments, je veux produire de la bulle, mais pas n’importe quelle bulle, de la bulle de savon ! Lorsqu’on est vigneron, on n’a pas toujours la notion du temps. Pour moi, 1996, c’était hier. 1988, un peu moins, mais 1989, l’année de naissance de Guillaume, je m’en souviens très bien : le 22 juillet, c’était un lundi, il faisait très sec et il y avait eu un gros orage. En 1976, il y a eu un orage le 14 juillet. Il y a des événements que je revois ainsi comme si c’était hier. Un demi-siècle de travail s’est écoulé comme s’il s’agissait d’une longue décennie. De temps en temps, en débouchant un vieux millésime, je me rends compte du temps qui a passé. Je me demande quel âge j’avais à cette époque. Je me replace dans le cours du temps en retrouvant une époque au cours de laquelle je n’étais pas dans les mêmes conditions d’esprit et de travail. Cela me rend à la fois fier du chemin parcouru et un peu mélancolique. Ce que fut ce vin et ce qu’il est aujourd’hui me dit ce que je fus et ce que je rêvais d’être. »

Extrait du livre signé par Sébastien Lapaque, “Théorie de la bulle carrée”, paru aux éditions Actes Sud en 2019.