VIGNES SEMI-LARGES

Les arguments en débat avant la décision

Les arguments en débat avant la décision

Visite dans les vignes semi-larges de Vincent Legras.

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REMONTÉES DU TERRAIN ET RÉPONSES FACE AUX CRAINTES

« Gardons notre spécificité et notre identité »

Cyril Jeaunaux

Cyril Jeaunaux est vigneron à Talus-Saint-Prix dans la vallée du Petit Morin. Il exploite presque 6 hectares et commercialise entre 40 000 et 45 000 bouteilles moitié en France et l’autre à l’export. Il a participé à une réunion de terrain à Chouilly et longuement discuté avec Sébastien Debuisson, le responsable du service vigne au Comité Champagne. S’il ne remet pas en cause les résultats techniques des VSL, il exprime ses craintes sur la pérennité de l’identité de l’AOC en cas de changement de mode de conduite. La Champagne Viticole a transmis ses remarques et ses interrogations à David Gaudinat administrateur du SGV, qui lui répond.

Pourquoi vouloir aller dans un système de viticulture mondialisée ? Nous avons des spécificités : gardons-les, mettons-les en avant même. Expliquons que nous ne faisons pas comme les autres car le champagne n’est pas un effervescent comme les autres. Les vignes semi-larges et larges sont l’apanage du nouveau monde. Laissons leur ce mode de culture, gardons le nôtre.
Le cahier des charges de l’AOC Champagne permet justement de résister au système de viticulture mondialisée. Il nous garantit l’authenticité, le lieu d’origine de production, l’identité et la qualité du produit et la reconnaissance du terroir. Mais nos pratiques viticoles et vinicoles ont toujours évolué dans le temps en s’adaptant aux exigences contemporaines sans pour autant perdre nos spécificités. Nous devons répondre aujourd’hui aux attentes sociétales et intégrer plus de critères agro-environnementaux dans nos pratiques. Les consommateurs le demandent et c’est l’avenir de notre économie qui est en jeu. Dans ce sens, les études montrent bien que les vignes semi-larges peuvent être une des solutions à cette nécessaire évolution. Il ne s’agit pas de remettre en cause le cahier des charges mais bien de se donner un outil supplémentaire à nos modes de conduite. Et rien ne sera obligatoire.
Dans d’autres vignobles français très qualitatifs comme en Côte du Rhône par exemple, des vignes étroites cohabitent sans difficulté avec des vignes semi-larges ou larges et cela ne semble poser aucun problème. Ce qui reste immuable c’est le terroir, c’est ça notre identité.

Pourquoi vouloir nous emmener dans un modèle agricole qui a fait ses (mauvaises) preuves ? Vouloir produire moins cher, c’est toujours trop cher. L’agriculture mondiale est le reflet parfait de la recherche du moindre coût. Les consommateurs se détournent de ces produits en lesquels ils n’ont plus confiance. Nous produisons cher ! Et alors ? Nous cherchons à produire des vins hautement qualitatifs et nous tenons à poursuivre cet objectif. Est-ce qu’on produit un caviar à bas coût ? Un cigare haut de gamme à bas coût ? Non.
Dans ce dossier des vignes semi-larges, la clé d’entrée n’est pas l’économie. L’expérimentation ne portait pas du tout sur le coût de production. La clé d’entrée c’est le meilleur respect de l’environnement, de la biodiversité et la maîtrise des rendements comme de la qualité de nos vins. Le fait est que les vignes semi-larges montrent également des avantages économiques. Tant mieux ! Si cela avait entraîné un surcoût important le dossier aurait été classé sans suite. Aujourd’hui, nous investissons beaucoup, nos charges augmentent, cet avantage économique peut effectivement nous aider si on sait bien s’organiser. On entend souvent que si on produit moins cher, on vendra moins cher. Mais dans notre système, le prix du raisin ou de la bouteille est directement lié à l’offre et à la demande, pas au coût de production. Et si on parle de dévalorisation, nous ferions mieux de regarder du côté des promotions sur les bouteilles qui sont pour le coup un réel danger. Ce qui compte par-dessus tout c’est la qualité de nos champagnes, et sur ce point les dégustations des vins issus des vignes semi-larges n’ont montré aucune différence significative et ont été jugées positivement. Par ailleurs, à vendange égale, on note des degrés et des acidités un peu supérieurs ce qui donne une bonne marge de manœuvre pour nos vinifications. La qualité de nos champagnes et une bonne communication pour porter nos valeurs, c’est cela l’enjeu.

Socialement, 30 % de main d’œuvre en moins pour la production du raisin, c’est mathématiquement 30 % de travailleurs en moins dans nos villages. Cela va peut-être dans le sens de l’économique mondialisée qui est la nôtre, on va nous dire par exemple que le gyro-palette a aussi fait diminuer notre temps de main d’œuvre et que le progrès est là, seulement, nous cherchons à maintenir un niveau « Unesco » pour nos paysages et villages. Avec un tiers de maisons vides en ruine, ils auront à n’en pas douter moins de charme.
On observe en Champagne un problème de disponibilité de main d’œuvre. On a recours de plus en plus à des sociétés de prestation avec un personnel pouvant même venir de l’étranger dont le niveau de qualification est plutôt bas. Peut-être qu’en améliorant les conditions de travail on saura augmenter aussi l’attractivité des métiers de la vigne et recruter plus localement et ainsi maintenir la vie dans nos villages. Et justement, ce que montre l’expérimentation sur les vignes semi-larges, c’est une meilleure ergonomie pour les travailleurs et moins de pénibilité. Les témoignages des vignerons expérimentateurs sont édifiants, leurs salariés et eux-mêmes ont bien apprécié de travailler dans ces vignes.
Quant à l’impact sur nos paysages, l’étude montre que c’est plutôt une plus-value pour notre vignoble. Le cabinet chargé d’évaluer cette partie qui avait également travaillé sur le dossier Unesco, a pointé un meilleur verdissement des coteaux et une préservation du triptyque champenois : plaines, coteaux, et plateaux boisés.

TÉMOIGNAGE

Alain Demets, vigneron à Gyé-sur-Seine dans la Côte des Bar, a pris part à l’expérimentation « Mode de conduite et enherbement ». Il nous livre son retour d’expérience.

Alain Demets et son fils Pierre

Pourquoi et comment êtes-vous entré dans l’expérimentation ?
Quand le CIVC a installé ses vignes en lyres à la fin des années 80, je m’étais porté volontaire pour participer à l’essai car j’aime beaucoup expérimenter. Le travail sur la conduite en lyres s’est finalement arrêté et j’ai rejoint le programme « Mode de conduite et enherbement » pour lequel j’ai engagé 63 ares.
La parcelle, plantée en 2006 en Pinot noir, est divisée en 2 :
– 31 ares en vignes semi-larges
avec 1 m 80 de largeur entre-rang et 0,9 m entrepieds pour une densité de
6 170 pieds/ha. C’est la plus grosse densité de plantation du programme.
– 31 ares de vignes étroites plantés à 1 m 10 sur 1 m 10.
Nous avons essayé trois modes de taille : le Cordon permanent, le Guyot double et le Guyot arqué. Ce dernier est d’ailleurs le meilleur car il permet de limiter l’entassement et d’optimiser l’état sanitaire du vignoble.

Que dire de la qualité de la récolte et du rendement ?
La qualité sanitaire du vignoble est vraiment meilleure en VSL notamment grâce à une meilleure aération des grappes. A propos des rendements, nos VSL font environ 9 000 kg/ha quand nos vignes classiques font 11 000 kg/ha mais cela est principalement dû au fait que la VSL est située sur une plus faible épaisseur de sol que la vigne classique.
Pour le moment, les vins issus de cette parcelle sont réintégrés au sein de notre cuvée réserve mais nous réfléchissons à en faire un parcellaire.

Et par rapport au paysage champenois ?
Personnellement, je trouve les vignes hautes plus jolies que les vignes étroites cela fait des paysages plus porteurs. J’ai reçu la visite de beaucoup de vignerons du secteur, ils étaient très curieux et agréablement surpris de l’esthétique.

Quelles ont été vos adaptations pour conduire la parcelle ? Comment se déroulent les vendanges ? Comment se comportent les vignes face au gel ?
Nous n’avons pas investi car nous avons pu profiter du matériel disponible sur le site d’essai du CIVC à Essoyes, notamment pour les traitements. Pour l’entretien du rang, nous utilisons un tracteur tondeuse que nous avions déjà et sur lequel nous avons adapté des interceps.
Un argument important suite à cette expérimentation est celui du coût du matériel. Pour le prix d’un enjambeur, on peut acheter 2 tracteurs vignerons et un équipement complet d’autant plus que le matériel est plus robuste et plus fiable.
Pour les vendanges, nous utilisons des chenillards pour sortir les cagettes de la parcelle. J’ai d’ailleurs une anecdote : au début, nos vendangeurs n’étaient pas motivés à aller dans les VSL, et depuis qu’ils ont essayé, cette parcelle est devenue leur « récompense » et ils sont toujours ravis de la récolter.
Enfin, on constate que les dégâts de gel sont plus importants en vignes étroites qu’en VSL, sauf pour cette année où toute la parcelle a été touchée de manière égale.

Quel bilan faites-vous de cette expérimentation ?
Il faut y aller ! Je suis tout à fait convaincu par l’essai que j’ai mené ici, et par l’écartement à 1 m 80 qui permet de garder une bonne densité de pied. J’essaierai sûrement de serrer un peu plus, comme à 1 m 60/70 comme on trouve beaucoup en Alsace.
Même si évidemment, je n’abandonnerai pas le système traditionnel, j’espère pouvoir planter d’autres vignes comme celles-ci. Tout dépendra de la situation.

Arthur Sanchez, SGV